La phrase résonna juste derrière mes épaules, prononcée dans un souffle rocailleux qui ne cherchait même plus à dissimuler sa perversité :
— « Si tu fais un pas de plus vers la terre ferme, ma belle, c’est toi et ton bâtard qui servirez de nourriture aux silures avant que la sécurité n’ait le temps d’arriver. »
Je me figeai. Un frisson glacé, bien plus mordant que la douleur physique, dévala le long de ma colonne vertébrale. Je posai instinctivement mes deux mains sur mon ventre rebondi, dans ce réflexe archaïque et désespéré que partagent toutes les mères en danger. J’avais vingt-huit ans, j’étais enceinte de sept mois, et je venais de comprendre que ce parc écologique de Cáceres n’était pas seulement mal géré : il était le théâtre d’un arrangement funeste, un piège délibéré orchestré sous les yeux aveugles des touristes.
L’homme qui m’avait frappée se tenait à moins de deux mètres de moi, barrant l’étroite passerelle en caillebotis qui menait au chemin pavé. Il s’appelait Manuel Delgado, un homme d’une cinquantaine d’années aux tempes grisonnantes, au regard fuyant et à l’allure d’ancien fonctionnaire reconverti dans l’exploitation touristique privée. Son badge en plastique rigide, fixé sur sa chemise en lin beige trempée de sueur sous les aisselles, indiquait : Manuel Delgado – Directeur de l’Éco-Parque Los Batuecos. Ses doigts tremblaient légèrement, trahissant un mélange d’adrénaline brute et d’une fureur mal contenue.
À ma gauche, la porte en bois vermoulu, suspendue au-dessus du gouffre d’eau boueuse, oscillait au moindre souffle de vent. Les charnières rouillées pendaient lamentablement, retenues par une unique vis tordue. Juste derrière la haie de lauriers-roses, le panneau jaune vif d’avertissement que j’avais découvert quelques instants plus tôt gisait toujours face contre terre, camouflé sous des branches coupées et des feuilles mortes encore humides. On l’avait dissimulé ce matin même. Rien de tout cela n’était un accident.
Devant nous, la cinquantaine de touristes qui formaient notre groupe semblait pétrifiée dans un tableau d’angoisse. Il y avait des pères de famille tenant leurs enfants contre leurs jambes, des couples de retraités allemands aux visages décomposés, et un peu plus loin, ma propre sœur, Elena, dont le teint avait viré au blanc de craie. Elena avait son petit garçon de quatre ans collé à sa robe, les yeux écarquillés par la violence inouïe de la scène.
Mais il y avait aussi cette femme au foulard bleu, dont l’objectif du téléphone portable dépassait discrètement de son sac à main, braqué directement sur nous. C’était elle qui avait capté la gifle, et surtout, le murmure sinistre de l’inconnu qui s’était approché de Manuel juste avant le coup : « Ne me cherche pas, c’était prévu comme ça. »
Cet inconnu était encore là. Vêtu d’un polo sombre sans insigne, une casquette vissée sur le crâne, il gardait un bras appuyé contre la rampe vermoulue du ponton, bloquant toute fuite par l’arrière. Entre Manuel et cet homme de main, j’étais prise en étau au-dessus de deux mètres d’eau sombre, sur des lattes de bois qui craquaient à chaque millimètre de déplacement.
— « Manuel… reculez », dis-je d’une voix que j’espérais ferme, bien que le tremblement de mes lèvres trahît ma terreur. « Il y a des témoins partout. Vous m’avez frappée. Vous m’avez menacée. Tout le monde a vu. »
Manuel eut un rire bref, un ricanement métallique et sec qui résonna lugubrement contre les parois rocheuses encadrant le bassin.
— « Des témoins ? » ricana-t-il en balayant la foule d’un regard circulaire chargé d’un mépris venimeux. « Quels témoins, señorita ? Vous voyez quelqu’un bouger ? Quelqu’un qui a envie de perdre son après-midi dans un commissariat de province pour une hystérique qui refuse de suivre le parcours guidé ? Vous avez trébuché parce que vos chevilles enflées ne vous portent plus. Vous avez paniqué, vous avez tenté d’arracher cette clôture, et j’ai simplement voulu vous empêcher de tomber. Voilà le rapport officiel que signera l’administration municipale ce soir. »
— « Vous mentez ! » cria soudain Elena, brisant la chape de plomb qui étouffait la passerelle. Elle fit un pas en avant, les larmes aux yeux, mais l’homme à la casquette s’interposa aussitôt d’une démarche nonchalante mais intimidante, croisant ses bras épais sur son torse.
— « Restez à votre place, madame », lâcha l’inconnu d’un ton sans réplique. « Le bois est fragile aujourd’hui. Un accident arrive si vite… surtout avec des enfants distraits. »
La menace à peine voilée contre mon neveu fit reculer Elena, qui serra le petit garçon contre elle en étouffant un sanglot de rage impuissante. Personne parmi les touristes n’osa esquisser le moindre geste de secours. La peur collective, cette paralysie lâche qui s’empare des foules lorsqu’un pouvoir brutal s’exhibe au grand jour, s’était refermée sur eux.
Je compris alors que personne ne viendrait me tirer de là. Si je devais sortir vivante de ce parc avec l’enfant que je portais, il fallait que j’utilise ce que Manuel ignorait totalement à mon sujet.
Manuel pensait n’avoir affaire qu’à une touriste lambda, une femme vulnérable, ralentie par le dernier trimestre de sa grossesse, facile à intimider et prête à courber l’échine devant la violence d’un notable local. Ce qu’il ne savait pas, c’est que je m’appelle Natalia Vargas. Et avant d’être en congé maternité, j’étais inspectrice principale auprès de la Délégation Régionale de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire pour la Communauté d’Estrémadure.
Ce matin-là, ma venue n’était pas une simple sortie de villégiature familiale. Des rumeurs persistantes d’irrégularités financières massives, de détournements de subventions européennes destinées à la préservation des zones humides et de fausses déclarations d’accidents mortels classés sans suite entouraient la gestion du domaine de Los Batuecos depuis dix-huit mois. Le dossier était arrivé sur mon bureau deux semaines avant mon départ provisoire. Les rapports de police locale mentionnaient deux « noyades accidentelles » survenues en moins d’un an : des randonneurs solitaires qui auraient soi-disant glissé depuis des zones interdites au public.