À genoux dans la boue glaciale des Asturies, mes mains trempées de terre noire appuyées contre mon ventre lourd de huit mois, je sentais les battements affolés de mon cœur cogner jusque dans mes tempes. La paume de Covadonga m’avait laissé une brûlure cuisante sur la joue gauche, mais la douleur physique n’était rien à côté du froid visqueux qui s’infiltrait à travers la laine de mon pull et la terre spongieuse qui cédait sous mes rotules.
Autour de moi, le silence n’était plus seulement gêné ; il était devenu lourd, presque toxique.
Le serveur licencié, Mateo — un garçon de vingt-deux ans à la mâchoire serrée et au blouson élimé par les hivers du Nord —, tenait toujours le double de la commande au-dessus de sa tête, les doigts crispés sur le papier carbone rose. Son regard ne quittait pas Covadonga.
— Regardez tous ! criait-il d’une voix qui portait à travers le brouillard montant des collines. Six mille euros pour un banquet de chasseurs avec privatisation du domaine, service complet de six garçons de table et assurance civile obligatoire. Et qu’est-ce qu’elle fait ? Elle me fout à la porte ce matin sans mes indemnités pour ne pas payer mes heures, elle fait trimer sa propre nièce enceinte jusqu’au sang, et elle encaisse en liquide pour faire disparaître les taxes !
Covadonga Rey ne cilla pas tout de suite. Elle avait cette morgue des vieilles familles terriennes qui croient que le monde s’arrête aux bornes de leur pâturage et que les lois de Madrid ou d’Oviedo ne sont que des rumeurs sans importance. Vêtue d’un manteau de feutre vert bouteille, ses cheveux tirés en un chignon si serré qu’il lui étirait les pommettes en une moue cruelle, elle laissa échapper un rire bref, sec comme un coup de fusil.
— Rentre chez ta mère, Mateo, cracha-t-elle sans baisser d’un ton. Tu n’es qu’un ivrogne incapable de tenir un plateau sans renverser une bouteille de cidre sur un client. Si cette gamine refuse de porter une chaise sous prétexte que son ventre la fatigue, c’est une affaire de famille. Pas une affaire de police.
Mais son mépris sonnait faux. Car les clients ivres, cette tablée de notables locaux et d’hommes d’affaires en gilets matelassés venus de Gijón pour célébrer la clôture de la chasse au sanglier, avaient arrêté de rire. L’un d’eux, un homme corpulent à la barbe sel et poivre nommé Don Julián Carvajal, posa brusquement sa timbale de terre cuite sur la table en chêne brut.
— Une affaire de famille, Covadonga ? fit l’homme d’une voix rendue rauque par l’alcool et le tabac brun. On vient ici depuis dix ans. On paie le prix fort pour avoir le calme, la nourriture de terroir et la paix. Et toi, tu colles une gifle à une femme enceinte devant nous parce qu’elle refuse de se rompre le cou dans un marécage ?
— Julián, voyons… balbutia la patronne en esquissant un geste d’apaisement, ses bagues d’or tintent faiblement. Tu sais comment sont les jeunes d’aujourd’hui. Elle est venue de Madrid chialer après la mort de mon frère, elle n’a pas un sou pour son trousseau, je l’héberge, je la nourris…
— Tu me fais dormir dans la chambre sans radiateur au-dessus de la porcherie ! m’écriai-je en tentant de me relever.
Mes genoux fléchirent. Deux mains fermes et tièdes m’agrippèrent par les aisselles pour m’empêcher de rechuter. C’était la femme d’un des chasseurs, une dame aux cheveux argentés et aux yeux d’un gris d’acier, vêtue d’une cape de laine d’Inca. Elle me jaugea d’un regard impérieux, écarta délicatement mes mèches collées par la sueur froide, puis se tourna vers la propriétaire.
— Relève-toi, petite, me dit-elle doucement avant de braquer son regard sur Covadonga. Toi, Covadonga Rey, tu as toujours été une brute, mais aujourd’hui tu as franchi une ligne.
Pendant ce temps, à quelques mètres en contrebas, l’eau noire de l’étang bouillonnait d’une manière anormale.
La chaise tombée ne dérivait pas : l’un de ses pieds s’était coincé dans quelque chose d’immergé, à moins d’un demi-mètre sous la surface fangeuse. Une cordelette de nylon fluorescente, délogée par le choc, venait de remonter à la surface, flottant entre les lentilles d’eau comme un serpent jaune fluo.
Covadonga aperçut le filin de plastique. Son visage vira soudain à la couleur de la cendre mouillée.
Sa morgue s’évapora en une seconde. Ses yeux s’écarquillèrent, fixant l’endroit précis où la chaise oscillait contre le fond invisible. Elle fit deux pas en avant, manquant elle-même de glisser sur le sentier boueux, les mains tendues en avant comme si elle voulait attraper l’eau.
— Sortez cette chaise de là ! cria-t-elle, une panique hystérique brisant sa voix autoritaire. Mateo, imbécile, va chercher la gaffe derrière le pressoir ! Tout de suite !
Mais Mateo ne bougea pas d’un pouce. Il venait de remarquer, lui aussi, la tension monstrueuse qui venait de déformer les traits de son ancienne patronne.
— Qu’est-ce qu’il y a là-dessous, Doña Covadonga ? demanda Mateo avec un rictus où perçait enfin la revanche. Ce n’est pas de la vase qui fait ce bruit-là. On dirait de la tôle.
— C’est un vieux tuyau de drainage ! brailla-t-elle, s’avançant encore vers la rive escarpée sans prendre garde à ses chaussures de cuir fin qui s’enfonçaient dans la glaise. Ne touchez pas à ça ! C’est dangereux, il y a des ferrailles rouillées ! Sortez tous de mon terrain si la fête ne vous plaît pas ! Le banquet est terminé !
Personne ne bougea. L’injonction d’un hôte pris de fureur produit souvent l’effet inverse : elle scelle la curiosité de la foule.
Don Julián, l’homme d’affaires, s’approcha de la rive avec une démarche prudente mais déterminée. Deux autres hommes de sa bande, le visage rougeaud mais les sens soudain aiguisés par l’odeur du scandale, l’accompagnèrent.
— Un tuyau de drainage ? fit Julián en pointant sa canne vers l’eau. Depuis quand installe-t-on des tuyaux de vidange retenus par des mousquetons de chantier et des cordages de treuil, Covadonga ?