« Les enfants de mendiants n’ont rien à faire à ce mariage ! »
Les mots résonnaient encore contre les boiseries de chêne sombre ciré. La jeune mariée, Britta von Hardenberg, venait de cracher cette phrase avec un mépris si tranchant qu’il avait pétrifié l’assemblée. Vêtue d’une robe d’un blanc immaculé brodée de fils d’argent, le visage rougi par une colère subite, elle pointait un index ganté de dentelle vers un petit garçon agenouillé sur le parquet ciré, à quelques centimètres de sa traîne de soie.
L’enfant ne devait pas avoir plus de huit ans. Ses vêtements étaient usés jusqu’à la corde : une veste de laine râpée beaucoup trop grande pour ses épaules frêles, un pantalon rapiécé aux genoux et des bottines dont le cuir craquelé laissait deviner des chaussettes trouées. Il tremblait de tout son corps, le teint pâle, de grandes mèches brunes tombant sur des yeux écarquillés par l’effroi. Mais ce qui captiva immédiatement le regard de Felix Müller, c’était ce que le garçon serrait convulsivement contre sa poitrine, comme s’il s’agissait de sa propre vie : une montre à gousset en argent massif.
Felix, du haut de ses soixante-deux ans, se tenait discrètement dans l’ombre d’une imposante colonne de marbre, à l’écart du cercle des notables. Il n’était pas un invité de marque. Simple artisan horloger et restaurateur d’antiquités dans le vieux quartier de Francfort, il n’avait été convié à cette union grandiose que par pure convenance protocolaire : son père, Wilhelm Müller, avait été autrefois le régisseur dévoué du patriarche de la dynastie von Hardenberg.
Lorsque le garçon avait trébuché et fait glisser le boîtier d’argent sur le sol verni avant de le rattraper in extremis, le couvercle à clapet s’était entrouvert sous la lumière crue des lustres. Felix avait alors senti son souffle se couper. Gravé sur le revers de métal étincelant, malgré l’usure de plusieurs décennies de frottements contre des gilets d’étoffe, figurait sans l’ombre d’un doute le blason des Müller : un faucon aux ailes déployées enserrant un rouage d’horlogerie, surmonté d’une devise en latin : Veritas Temporis Filia — La vérité est fille du temps.
Ce n’était pas simplement une réplique. C’était la montre de son père. L’unique objet que Wilhelm Müller prétendait avoir égaré dans la débâcle de l’hiver 1944, lorsque le front de l’Est s’était effondré et que les richesses du domaine ancestral avaient été officiellement pillées et anéanties par la guerre.
Mais avant même que Felix ne pût faire un pas vers l’enfant terrifié, une voix brisée, vibrante d’une rage et d’une stupeur infinies, déchira la léthargie générale.
« C’est… c’est ma montre ! Rendez-moi cette montre ! »
L’homme qui venait de pousser ce cri n’était nul autre que le patriarche de la soirée, l’hôte tout-puissant de Rosenhof : le baron Heinrich von Hardenberg. Âgé de près de quatre-vingt-cinq ans, sanglé dans un frac d’une élégance austère, la poitrine ornée de décorations étatiques, le vieil homme s’était levé d’un bond prodigieux pour son âge, renversant sa coupe de cristal qui s’écrasa sur le sol dans une gerbe de mousse dorée. Ses doigts décharnés, tachés de vieillesse, tremblaient violemment en direction du petit vagabond.
« Gardes ! Sécurité ! Que quelqu’un arrache cet objet des mains de cette vermine ! » hurla le vieillard, les veines du cou gonflées à rompre, le visage d’ordinaire impénétrable tordu par une terreur à peine contenue. « C’est un voleur ! Un intrus ! Chassez-le ! »
Deux agents de sécurité en costume sombre s’élancèrent à travers la foule qui s’écartait en chuchotant. Mais Felix réagit plus vite. Une force instinctive, puisée dans la mémoire d’un père dont la dignité avait été broyée par le silence et l’humiliation jusqu’à son dernier souffle, le poussa en avant. Fendant la ligne des invités en smokings et robes du soir, Felix s’interposa avec une autorité inattendue, plaçant son large corps d’artisan entre les agents et le garçonnet.
« Ne touchez pas à cet enfant ! » lança Felix d’une voix basse, sourde, mais chargée d’une gravité telle que les deux gardes hésitèrent un instant.
« Felix Müller ? » s’indigna Britta, ramassant nerveusement le bas de sa robe nuptiale, le regard flamboyant d’arrogance. « De quel droit osez-vous faire un tel scandale le jour de mon mariage ? C’est le fils d’une servante renvoyée, un petit parasite des faubourgs ! Qu’on le jette dehors sur-le-champ ! »
Felix posa un genou à terre, ignorant les cris indignés de la bourgeoisie locale. À la hauteur des yeux du petit garçon, il vit les larmes couler sur les joues barbouillées de poussière de l’enfant.
« Comment t’appelles-tu, petit ? » murmura-t-il avec une douceur infinie.
« Paul… » balbutia l’enfant, sa lèvre inférieure tremblant convulsivement. « Je m’appelle Paul. Je ne voulais rien voler, monsieur, je le jure ! Mon grand-père… mon grand-père est très malade dans la cabane près du vieux canal. Il m’a dit : “Paul, prends la montre. Va au château avant minuit. Trouve Felix Müller. Dis-lui que l’heure du pardon a sonné.” Mais je ne savais pas qui était monsieur Müller… et cette dame m’a heurté… et la montre est tombée… »
Le cœur de Felix tambourinait contre ses côtes avec la violence d’une masse de forgeron.
« Ton grand-père… comment s’appelle ton grand-père, Paul ? »
« Thomas. Thomas Becker. Mais il m’a dit de ne jamais prononcer son vrai nom ici… Il m’a dit que son vrai nom était un fantôme. »
Un murmure glacial parcourut l’estrade d’honneur. En entendant le prénom de Thomas, Heinrich von Hardenberg chancela en arrière. Il dut s’agripper au dossier d’une chaise dorée pour ne pas s’effondrer. Son teint avait viré à la cendre.
« Thomas… C’est impossible… Il est mort il y a quarante ans dans un incendie en Bavière… » balbutia le baron d’une voix sifflante, oubliant un instant le public nombreux qui le dévisageait avec une curiosité morbide.
Felix tendit une main calme vers l’enfant : « Paul, fais-moi confiance. Je suis Felix Müller. Donne-moi la montre. »