Autour d’elle, le brouhaha de la grande salle de bal de l’hôtel Ashford s’était mué en un bourdonnement ouaté, étouffé par la panique contenue de la haute société. Le lustre en cristal de Bohême oscillait imperceptiblement, jetant des éclats froids sur le parquet ciré où Claire gisait. La robe bleu pâle, taillée sur mesure pour célébrer l’union de Caroline, n’était plus qu’un linceul de soie froissée, souillée par les gouttes de champagne renversé.

« Claire ? Regarde-moi dans les yeux, bordel. »

La voix de Grant était basse, rauque, dépourvue de toute panique fraternelle ordinaire. Ses paumes appuyées sur le sol de part et d’autre des épaules de Claire dégageaient une tension minérale. Ses prunelles d’un vert délavé scrutaient chaque battement de cil de sa sœur, cherchant un indice, une confirmation, peut-être même un aveu.

Derrière lui, l’invité secouriste s’agenouilla lourdement, posant deux doigts secs et froids sur la carotide de Claire.

« Le pouls est filant, tachycarde, lâcha l’homme d’une voix clinique. Les pupilles sont en mydriase serrée. Elle fait un choc vagal violent ou une intoxication aiguë. Il faut l’évacuer immédiatement sur le côté, dégager les voies respiratoires. »

Garder-la hors de l’ambulance jusqu’à 22 h 00.

L’injonction résonnait dans le crâne de Claire avec la violence d’un tocsin. Elle fixa le cadran monumental de bronze doré au-dessus des portes à double battant. Vingt et une heures quarante. Vingt minutes. Si une civière franchissait ces portes avant la dixième heure, ce n’était pas un hôpital qui l’attendait, c’était le néant. Et désormais, la menace ne concernait plus uniquement son propre sang qui s’engourdissait.

Caroline pleurait sans bruit, le tulle blanc de son voile immaculé traînant dans la flaque d’alcool. « Qu’est-ce qu’on fait, Grant ? Maman dit qu’elle n’a rien mis dans son verre, mais Claire s’est effondrée dix secondes après avoir bu la coupe d’honneur ! »

« Tais-toi, Caroline, » trancha Grant sans lever la tête, la mâchoire si serrée que ses tendons ressortaient sous sa barbe naissante. « La sécurité fouille les cuisines. Personne n’approche d’elle. »

Le téléphone vibra une troisième fois. Une vibration longue.

Claire serra les dents si fort qu’elle crut briser son émail. Le poison — sans doute un dérivé d’atropine ou un curarisant à dose fractionnée — paralysait ses fonctions motrices distales, mais la décharge d’adrénaline pure commençait à forcer le barrage biochimique. Rassemblant toute son énergie mentale, elle plia imperceptiblement le genou gauche, créant un pli profond dans le satin de sa jupe. Sa main droite, dissimulée par l’ombre que projetait le corps penché de Grant, glissa le long de sa cuisse. Ses ongles écaillés effleurèrent l’écran de verre glacé.

Elle pressa le bouton latéral à l’aveugle. L’écran s’illumina sous le tissu, diffusant une lueur bleuâtre à peine perceptible.

Profitant d’un éclat de voix entre le secouriste et un garde de sécurité qui refusait d’ouvrir l’issue nord sans l’ordre direct du directeur, Claire laissa basculer son regard vers le pli de sa robe.

Ce n’était pas un simple message d’intimidation.

Une image s’affichait en miniature au centre de l’écran fissuré. Une photographie prise en contre-plongée, d’une netteté impitoyable.

Une petite fille aux cheveux bruns bouclés, assise sur le canapé en velours gris du salon de Claire, à dix kilomètres de là. Chloé, six ans. Elle portait son pyjama jaune à motifs d’étoiles, celui qu’elle n’enfilait que le samedi soir. À côté d’elle, sur la table basse en verre, un verre de lait à moitié plein et un ours en peluche décapité. Une silhouette masculine, coupée à la hauteur des épaules, tenait une main gantée de cuir noir posée sur le dossier du canapé, à quelques centimètres seulement des boucles de l’enfant.

Sous l’image, un court texte en lettres capitales :

UN SEUL MOT À L’AGENT DE SÉCURITÉ, UN SEUL GESTE POUR SORTIR AVANT 22H05, ET ELLE NE SE RÉVEILLERA PAS. SI L’AMBULANCE PART SANS TOI, ELLE SURVIT. RÉCUPÈRE LE DOSSIER DANS LE CASIER 14 DE L’HÔTEL AVANT DE MOURIR. HELENA SAIT CE QU’IL CONTIENT.

Une terreur glaciale, bien plus corrosive que le venin qui engourdissait ses membres, submergea Claire. Son cœur s’emballa dans une cadence affolée, tambourinant contre ses côtes comme un oiseau pris au piège. Chloé. La baby-sitter, Sarah, était censée être là. Où était Sarah ? Pourquoi cet homme était-il dans son salon ?

« Sa respiration devient superficielle ! » cria l’invité médecin en relevant la tête vers Grant. « Les ambulanciers sont coincés à la grille du domaine ! Le service de sécurité a refusé de lever la herse automatique sans ton autorisation ! Tu perds la tête, Grant ? Elle est en train d’asphyxier ! Fais ouvrir cette grille ! »

Grant ne cilla pas. Il posa sa main sur l’épaule du médecin, d’une poigne ferme, presque menaçante. « L’ambulance de la ville met dix minutes depuis l’hôpital Saint-Jude. Celle qui est à la grille est arrivée en six minutes après l’appel, par la route secondaire de la forêt. Ce ne sont pas les secours réguliers. »

Les yeux de Claire s’écarquillèrent. Elle tenta d’émettre un son. Un gargouillement rauque s’échappa de ses lèvres sèches : « G… Grant… »

Son frère se pencha immédiatement, son oreille contre la bouche de Claire. « Ne parle pas. Écoute-moi. Tu as trouvé le téléphone, n’est-ce pas ? »

Claire se figea. Le monde sembla s’arrêter de tourner. Le brouhaha de la foule s’éteignit dans un vide assourdissant. Son petit frère, celui qu’elle croyait inconscient, savait.

« Je sais qu’il est sous ta robe, murmura Grant, la voix devenue un souffle à peine audible au milieu des sanglots de Caroline. Je l’ai vu glisser de la manche du serveur avant qu’il ne s’éclipse par les offices. Je l’ai poussé vers toi quand tu es tombée. Ne le regarde pas. Ne réponds pas. Ils surveillent les caméras de la salle. »

« Chloé… » parvint-elle à articuler dans un râle déchirant.