Céleste avait fait un pas de trop vers Nolan Price. Ses doigts fins, manucurés avec un soin maniaque, s’étaient crispés dans le vide comme si elle cherchait une rampe invisible. Ses yeux allaient de la tablette du responsable de la sécurité au visage figé de Victor.

« Répète », dit-elle. Sa voix avait perdu sa rondeur feutrée. Elle sonnait sèche, fêlée sur les bords. « Répète ce que tu viens de dire. »

Nolan ne baissa pas les yeux. C’était un homme d’une quarantaine d’années aux tempes grisonnantes, habitué aux colères des riches et aux caprices des héritiers, mais ses mâchoires restaient serrées.

« L’équipe technique a vidé le système de filtration secondaire à six heures ce matin », répondit-il d’un ton monocorde, sans animosité inutile. « Le rebord de retenue, le treillis métallique et la grille de sécurité pour l’entretien ont été démontés pour détartrage sur ordre de la direction administrative. La profondeur sous la balustrade nord est de deux mètres quarante d’eau libre. Pas de marche. Pas d’appui. Juste le fond de béton et les buses de refoulement. »

Céleste tourna la tête si violemment vers Victor que ses perles d’oreilles claquèrent contre sa gorge.

« Tu m’avais dit qu’il n’y avait que soixante centimètres d’eau au-dessus du plateau », lâcha-t-elle dans un souffle rauque. « Tu m’as dit ce matin même : S’il tombe, il aura de l’eau jusqu’au nombril, il aura la peur de sa vie et Valentina comprendra enfin qu’un gamin n’a pas sa place aux réunions de succession. C’est exactement ce que tu as dit ! »

Victor ne bougea pas d’un millimètre. Ses souliers italiens brillaient toujours au milieu des feuilles de bonsaï brisées, mais une veine gonflait sur sa tempe droite, bleue et palpitante sous sa peau poudrée.

« Tais-toi, Céleste », murmura-t-il sans élever la voix, avec cette autorité mécanique qu’il utilisait autrefois dans les conseils d’administration pour faire plier les actionnaires récalcitrants. « Tu t’enfonces dans un délire ridicule. »

« Un délire ? » Céleste suffoqua. Une rougeur fébrile monta le long de son cou. « Tu m’as tendu son manteau ! C’est toi qui m’as dit de l’emmener voir les poissons rouges pendant que Valentina signait les actes d’inventaire dans la rotonde ! »

Valentina n’avait pas prononcé un mot.

Elle s’était relevée avec une lenteur calculée. Le tailleur sombre qu’elle portait était trempé de l’ourlet des pantalons jusqu’à la poitrine ; l’eau trouble du bassin formait une traînée sombre sur le lin beige de sa veste. Elle ne frissonnait pas. Ses cheveux noirs, coupés court aux épaules, gouttaient encore sur son col, mais ses yeux gris restaient d’une fixité terrifiante.

Elle regarda Owen. Le petit garçon avait fermé les paupières. Sa respiration était courte mais régulière désormais, son petit poing potelé serré contre la couverture de laine que le médecin urgentiste venait de déplier sur lui.

« Docteur », dit Valentina sans quitter Victor des yeux.

« Madame de la Tour ? » répondit le médecin en relevant doucement la tête.

« Emmenez mon fils dans l’ambulance privée. Pas par l’entrée principale. Par le couloir de service sous les serres tropicales. Nolan, affecte deux de tes hommes armés à la porte de la chambre dès qu’ils arrivent à la clinique Sainte-Anne. Personne n’entre sans mon accord écrit. Pas un avocat. Pas un membre de la famille. Pas leur mère adoptive. Personne. »

« Bien, madame », murmura Nolan.

Le brancard glissa doucement sur les dalles humides. Owen laissa échapper un petit gémissement en sentant le mouvement, puis sombra de nouveau dans le sommeil épuisé des enfants qui viennent de frôler l’asphyxie. Dès que la porte battante en fer forgé claqua derrière l’équipe médicale, le conservatoire parut s’enfoncer dans une cloche de verre où chaque souffle résonnait comme un coup de tambour.

Valentina s’avança.

Ses pas ne faisaient presque aucun bruit, à part le clapotis discret de la semelle détrempée. Elle s’arrêta à un mètre de Victor. Assez près pour sentir son eau de Cologne boisée, mêlée à l’odeur métallique de la terre mouillée.

« Tu as désactivé les caméras à 16 h 13 », commença-t-elle d’une voix basse, presque veloutée, mais tranchante comme une lame de rasoir. « Tu as fait retirer la grille de sécurité à six heures du matin. Et tu as convaincu ta maîtresse idiote qu’il ne s’agissait que d’une petite frayeur pédagogique. »

« Valentina, écoute-moi », dit Victor en esquissant un geste de la main, paume ouverte, le geste classique du négociateur qui cherche à calmer un interlocuteur hystérique. « Tu es bouleversée. N’importe quelle mère le serait. Mais ne construis pas un monstre là où il n’y a qu’une maladresse tragique. Céleste a toujours été nerveuse avec les enfants. Elle l’a bousculé involontairement, elle a paniqué… »

« Je ne l’ai pas bousculé involontairement ! » hurla Céleste, le visage déformé par la terreur. « Ne dis pas ça ! Espèce de pourriture, ne dis pas ça ! »

Elle s’élança vers lui, les ongles en avant, mais Nolan Price s’interposa avec une efficacité professionnelle, saisissant le poignet de la jeune femme avant qu’elle n’atteigne le col de Victor.

« Laissez-moi ! » cria-t-elle en se débattant, perdant un de ses escarpins vernis. « Nolan, il ment ! Il a pris mon téléphone hier soir pendant que je dormais pour envoyer un message au responsable du parc ! Il savait que j’avais peur qu’Owen prenne toute la succession ! Il m’a répété toute la semaine que si le petit n’était plus là, la fondation reviendrait automatiquement aux enfants du premier lit, c’est-à-dire à mes nièces ! Il m’a manipulée ! »

Victor la toisa avec un mépris glacé.

« Regarde-la, Valentina », dit-il d’un ton posé, presque triste, jouant la carte du mari dépassé par la folie d’une jeune femme instable. « Elle délire complètement. Elle cherche à sauver sa peau après avoir commis l’irréparable. Qui croirait une chose pareille ? Pourquoi aurais-je voulu faire du mal à Owen ? Il porte mon nom de famille par alliance, je l’ai vu grandir depuis deux ans. C’est absurde. Juridiquement absurde. »