Carmine ne bougeait pas. Vêtu de son pantalon de costume sombre et d’une chemise blanche dont les manches étaient retroussées sur des avant-bras massifs, marqués d’anciennes cicatrices, il avait l’immobilité des fauves avant l’assaut. L’air autour de lui semblait s’être raréfié. L’odeur de tabac blond de Virginie, de cuir vieilli et de cologne au poivre noir qui flottait ordinairement dans son sillage masquait à présent celle, métallique et écœurante, de la détresse.

« Qui t’a fait ça ? »

La question n’était pas un cri. Ce n’était même pas une demande poliement formulée. C’était une sentence en suspension, un décret dont l’exécution ne dépendait plus que d’un prénom.

Ivy tenta d’avaler sa salive, mais sa gorge n’était qu’un conduit abrasif. La douleur pulsait à la racine de ses incisives ; sa lèvre inférieure, fendue net, s’ouvrit à nouveau sous la tension de sa mâchoire, laissant couler une perle tiède et écarlate jusqu’à son menton. Elle leva machinalement le dos de sa main pour l’essuyer, mais ses doigts tremblaient d’une telle intensité que le torchon rugueux lui échappa et s’écrasa au fond de l’évier en inox.

« Monsieur Carmine… ce n’est rien, balbutia-t-elle, les yeux désespérément rivés sur le carrelage froid. J’ai… j’ai fait une chute dans l’escalier de service. Les marches sont glissantes avec l’humidité de la nuit. »

Un raclement mesuré retentit. Carmine fit trois pas. Le claquement régulier de ses souliers faits main sur la dalle de pierre était d’une lenteur calculée. Il s’arrêta à moins d’un mètre d’elle. Ivy sentit la chaleur émanant de son corps immense, un contraste violent avec le froid glaçant qui engourdissait ses membres.

« Regarde-moi, Ivy. »

Elle hésita. Ses paupières étaient lourdes, celle de gauche tellement enflée qu’elle ne lui accordait qu’une fente étroite sur le monde. Elle finit pourtant par lever le menton, poussée par une obéissance viscérale qui dépassait sa terreur.

L’homme qui tenait la pègre de la ville entière d’une main d’acier ne la regardait pas avec commisération. Il n’y avait aucune pitié mielleuse dans ses iris couleur de cendre trempée. Il y avait en lui une observation clinique, une rage pure et absolue, enfermée derrière un barrage de discipline impitoyable.

Ses doigts effleurèrent l’air, puis s’approchèrent avec une lenteur stupéfiante, sans la brutalité qu’elle redoutait tant. Le pouce de Carmine se posa avec une infinie délicatesse sur sa pommette tuméfiée, évitant la peau écorchée. Sa peau à lui était chaude, râpeuse.

« Les marches d’escalier ne laissent pas de marques de doigts sur la gorge, Ivy, dit-il d’une voix basse, où chaque consonne semblait taillée dans le granit. Les marches ne déchirent pas l’étoffe d’un col pour arracher les boutons. Et elles ne sentent pas le mauvais bourbon bon marché et la sueur rance. »

Ivy ferma les yeux, sentant les digues céder en elle. Les larmes, brûlantes et acides, se frayèrent un chemin le long de ses plaies à vif.

« Si je parle… il me tuera, murmura-t-elle, un sanglot secouant ses épaules brisées. Vous ne comprenez pas… il m’a dit qu’il me jetterait dans le fleuve. Il a dit que personne ne s’apercevrait de la disparition d’une femme de ménage. Que dans cette maison, vous ne regardez même pas nos visages. »

Un muscle sauta sur la mâchoire carrée de Carmine. Une étincelle sombre, primitive, traversa son regard.

« C’est ici que cet imbécile a commis sa première erreur monumentale. Et sa dernière, reprit-il doucement. Cette maison est la mienne. Chaque pierre, chaque fenêtre, chaque âme qui y dort ou qui y travaille est sous ma responsabilité. T’attaquer ici, c’est me poignarder dans mon propre salon. Qui était-ce ? »

Le souffle court, elle se remémora les événements d’une heure plus tôt. Le couloir sombre de l’aile ouest, celle menant aux celliers. L’homme qui l’attendait dans l’ombre, une bouteille à demi vide entre les doigts. Ses rires gras. Ses avances de plus en plus pressantes au cours des dernières semaines, qu’elle avait toujours repoussées en baissant la tête, espérant qu’il s’en lasserait. Puis l’embuscade. Le mur froid qui lui avait broyé les vertèbres quand il l’avait projetée en arrière. La main moite sur sa bouche pour étouffer ses cris. Ses ongles à elle qui avaient griffé désespérément le visage de son agresseur, déclenchant une fureur sauvage : les coups de poing au visage, les genoux qui l’avaient clouée au sol, les côtes qui avaient craqué sous un coup de botte furieux.

« Marco, souffla-t-elle enfin. Le neveu de Salvatore Rossi. »

À l’évocation de ce nom, un silence plus épais encore envahit la pièce. Salvatore Rossi n’était pas un simple soldat ; c’était le plus vieux lieutenant de l’organisation, un capo influent qui contrôlait les quais et les entrepôts portuaires, un homme dont la loyauté envers Carmine avait été scellée par le sang pendant les guerres territoriales de la décennie précédente. Marco était son seul héritier direct, un voyou arrogant, violent et protégé par l’ombre imposante de son oncle. Un intouchable selon les règles tacites du milieu.

Ivy crut voir l’ombre d’un doute traverser les traits de Carmine. Elle s’empressa d’ajouter, terrifiée d’avoir déclenché une guerre :

« Oubliez ça, Monsieur. S’il vous plaît. Je vais faire mes valises et partir ce soir. Je trouverai un train pour le nord. Je ne veux pas causer de problèmes entre vous et la famille Rossi… »

Carmine retira lentement sa main. Il sortit de sa poche un mouchoir en lin blanc immaculé et le lui tendit avec gravité.

« Prends-le. Tamponne ton visage. »

Elle obéit, pressant le tissu frais contre sa lèvre. Le monogramme aux armes des Moretti s’imprégna aussitôt d’une tache sombre.

Carmine contourna la table centrale en acier brossé. Il sortit son téléphone de sa veste, composa un numéro abrégé et porta l’appareil à son oreille. L’attente ne dura pas deux secondes.