Il était neuf heures passées de dix minutes. Dans trois heures, je devais remonter l’allée centrale du domaine des Vignes Blanches, au bras d’un homme que je croyais aimer depuis quatre ans, devant deux cents invités vêtus de soie et d’orgueil. Ma robe pendait au cintre doré près de la fenêtre, chef-d’œuvre de tulle et de perles fines taillé sur mesure. Tout avait été réglé avec la précision maniaque d’un ballet suisse.
Puis la porte s’était ouverte dans un claquement feutré, et le monde s’était effondré.
Ma mère se tenait sur le seuil, pétrifiée. Ses mains ridées couvraient ses joues tremblantes, étouffant un hoquet qui ressemblait à un râle d’agonie. Ses yeux, d’ordinaire si vifs derrière ses fines lunettes d’or, étaient exorbités d’effroi et de honte. Mais ce n’était pas son visage qui glaçait le sang. C’était le désastre absolu perché sur son crâne.
Hélène, ma mère, luttait depuis quatorze mois contre une rechute sévère d’un lymphome non hodgkinien. Elle avait traversé les nausées, l’épuisement, les brûlures des rayons, sans jamais gémir une seule fois devant moi. Son plus grand triomphe des dernières semaines avait été le retour d’un duvet fragile, de petites mèches argentées et douces qu’elle brossait chaque matin avec une tendresse infinie. Pour ce jour unique, afin de ne pas avoir l’air d’une convalescente fantomatique au premier rang, nous avions commandé une perruque artisanale d’une valeur inestimable, tissée à la main avec de véritables cheveux bruns méchés de cendré, coupée avec une grâce aristocratique. C’était son armure invisible.
Cette perruque n’existait plus.
À la place, une masse goudronneuse, verdâtre et gluante coulait sur ses tempes, agglutinant les mèches synthétiques et ses propres cheveux naturels dans une pâte fétide et acide qui dégageait une odeur chimique suffocante. La substance s’était insinuée jusqu’au cuir chevelu, faisant virer la peau à un rouge écarlate et furieux. Certaines touffes pendaient, à demi dissoutes, révélant des plaques à vif d’où perlaient des gouttes de sérum.
« Maman… murmurai-je, ma voix se brisant net dans le silence ouaté de la pièce. Mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
Elle ne pouvait pas parler. Elle pleurait sans bruit, des larmes lourdes qui traçaient des sillons pâles sur ses joues poudrées. Dans son dos, deux silhouettes firent leur apparition dans le cadre de la porte.
Julien, mon fiancé. Le bel héritier de la famille Delaunay, costume trois-pièces sur mesure en drap de laine anthracite, la boutonnière ornée d’une rose blanche immaculée. Et collée à son flanc, comme une sangsue parfumée au patchouli, Chloé.
Chloé Vasseur. La « petite sœur de cœur ». L’amie d’enfance inséparable, celle qui avait toujours squatté les banquettes arrière de nos vacances, celle qui riait trop fort aux blagues de Julien en posant une main désinvolte sur sa cuisse, celle qui m’avait gratifiée pendant trois ans de ce sourire en coin réservé aux intruses qui ne paient rien pour attendre. Elle portait une robe de demoiselle d’honneur rose poudré qui épousait indécemment ses hanches, et tenait encore entre ses doigts un tube compressé de décapant industriel mélangé à une pommade dépilatoire pour animaux.
Elle pouffa. Un rire cristallin, sec, semblable au bruit d’un verre brisé sous un talon.
« Oh là là, Élise, ne fais pas cette tête d’enterrement ! lança Chloé d’un ton faussement innocent, en battant des cils. C’était une blague ! Julien m’a juré que ta mère se plaignait que sa perruque manquait de volume et de reflets modernes. On a juste voulu apporter une petite touche de jeunesse… Bon d’accord, le produit chauffant a un peu mal réagi avec la colle, mais enfin, ce n’est que du cheveu ! Elle en a déjà perdu tellement, un peu plus ou un peu moins, elle a l’habitude, non ? »
Mon regard glissa lentement de Chloé à Julien. Mon fiancé ne regardait pas la peau calcinée de ma mère. Il regardait sa montre avec une impatience à peine voilée.
« Allez, Élise, ne commence pas un drame shakespearien à deux heures de la mairie, souffla-t-il avec ce ton condescendant qu’il réservait d’ordinaire aux serveurs inefficaces. C’était un pari idiot. Chloé est gamine, tu la connais. On rigolait dans l’arrière-boutique du coiffeur, elle a pris le mauvais flacon. C’est rien. On va lui mettre un foulard en soie, ça fera un genre bohème très chic. Ne gâche pas notre matinée pour des broutilles capillaires. »
Des broutilles capillaires.
Le mot résonna contre les murs tapissés de damas. Ma mère essuya un spasme de douleur en portant la main à son crâne brûlé au deuxième degré par des agents corrosifs. Julien savait. Il savait pour les chimiothérapies. Il savait pour les heures passées à pleurer dans la salle de bain quand les premières mèches étaient tombées dans le siphon. Il savait que cette dignité retrouvée était le seul fil qui rattachait encore ma mère à la vie.
Et il se tenait là, l’arrogance sculptée dans la mâchoire, complice amusé de la cruauté d’une vipère.
Quelque chose en moi se décrocha. Une valve thermique qui régissait ma patience, ma politesse bourgeoise, mes concessions d’épouse modèle. Un froid sibérien envahit mes veines, chassant toute hésitation, toute terreur.
Sans prononcer une syllabe, je fis deux pas vers la coiffeuse en acajou. Posée sur le marbre blanc se trouvait une paire de ciseaux de tailleur en acier trempé de vingt-cinq centimètres, lourde, aiguisée le matin même pour raccourcir les ourlets récalcitrants. Mes doigts se refermèrent sur la poignée d’acier.
« Élise ? Qu’est-ce que tu… » commença Julien en fronçant les sourcils.
Je ne répondis pas. D’un mouvement vif et fluide, nourri par une fureur pure, je contournai ma mère et me plantai devant Chloé. Avant que son cerveau imbibé de vanité ne comprenne la trajectoire de mon corps, ma main gauche plongea dans sa nuque, agrippant à pleine poigne sa magnifique queue-de-cheval blonde platine, son trésor, sa signature, la crinière dont elle se vantait sur tous ses réseaux sociaux.
Je tirai d’un coup sec vers l’arrière. La tête de Chloé bascula violemment en arrière avec un couinement de bête égorgée.