Antoine ne cillait pas. Son regard, habituellement empreint d’une bienveillance posée et mesurée, s’était mué en une vitre glacée, opaque, impénétrable. Il dévisageait Camille, son épouse depuis moins de deux heures, celle à qui il venait de jurer fidélité, protection et partage devant le prêtre et devant les siens. Camille ne fuyait plus son regard désormais, mais ses yeux rougis, cernés d’une terreur indicible, suppliaient sans émettre de son. Ses mains crispées sur le tulle brodé de perles tremblaient si violemment que les minuscules boutons de nacre de sa traîne cliquetaient imperceptiblement contre le dallage.
« Qui était cette enfant, Camille ? »
La voix d’Antoine n’était ni haute, ni chargée de fureur. C’était un murmure net, tranchant, dépouillé de toute chaleur. Il ne cherchait pas à faire de scène, mais le silence ambiant était si pesant que chaque invité, jusqu’aux rangs du fond près du buffet, perçut distinctement la question.
Camille entrouvrit les lèvres. Sa gorge se noua, laissant échapper une plainte étouffée, pareille à un râle d’agonie.
« Antoine… par pitié… pas ici », murmura-t-elle, les larmes dévalant sur ses joues poudrées, creusant des sillons grisâtres à travers son fard. « Je t’en supplie. Écoutons-nous ailleurs. Pas devant eux. »
À quelques mètres de là, Véronique, la mère d’Antoine, s’avança, rompant enfin l’immobilité des spectateurs. Ses talons résonnèrent comme des coups de marteau sur la pierre blanche. Le port altier, le visage déformé par un mépris aristocratique que nul vernis ne parvenait plus à masquer, elle vint se placer aux côtés de son fils.
« Elle a raison sur un point, Antoine », grinça la matriarche d’un ton sec, tout en jetant sur Camille un regard qui aurait pu foudroyer un condamné. « Pas devant nos pairs. Tu as déjà laissé cette gueuse en guenilles traverser l’allée d’honneur avec un bâtard dans les bras sans appeler la sécurité. Ne prolonge pas cette mascarade indécente. Les De Montmirail n’offrent pas leur linge sale en spectacle. »
Antoine ne tourna même pas la tête vers sa mère. Sa mâchoire se crispa si fort qu’une veine saillit sur sa tempe.
« Tais-toi, mère », dit-il simplement, d’une voix sourde et sans réplique.
Véronique sursauta, outrée, mais le regard que lui décocha son fils la cloua sur place. Antoine se détourna de sa famille, attrapa le poignet de Camille — sans violence excessive, mais avec une poigne d’acier qui interdisait toute fuite — et l’entraîna d’un pas rapide vers les portes dérobées de la bibliothèque privée du manoir.
Les gardes de faction, décontenancés par le drame, s’écartèrent précipitamment. La porte à double battant capitonnée de cuir vert se referma lourdement sur eux, étouffant net la clameur des chuchotements, des indignations et des rumeurs qui éclataient déjà dans la salle de bal abandonnée.
À l’intérieur de la bibliothèque, l’atmosphère sentait la cire d’abeille, le vieux papier et le feu de cheminée qui s’éteignait lentement en braises mourantes. Antoine lâcha le poignet de Camille. Il fit les cent pas devant les rayonnages immenses qui montaient jusqu’au plafond, les mains enfoncées dans les poches de sa veste de smoking.
« Le bébé », commença Antoine sans la regarder. « Il avait les yeux de mon frère. »
Camille s’effondra sur l’un des fauteuils voltaires recouverts de velours grenat, enfouissant son visage entre ses mains. Ses épaules se soulevaient à un rythme chaotique au gré de ses sanglots.
« Ne dis rien si c’est pour mentir, Camille », poursuivit-il, se retournant vers elle avec une noirceur féroce dans les yeux. « Julien est mort il y a quatorze mois dans ce prétendu accident de voiture en Suisse. Tu étais sa fiancée avant de devenir la mienne. Tu m’as juré qu’entre vous, tout était fini depuis des mois avant le drame, que vous ne partagiez plus rien. Tu as pleuré sur son cercueil fermé. Et aujourd’hui, une fillette des rues déboule au milieu de mon mariage avec un nourrisson de trois mois qui possède le même grain de beauté sous l’iris gauche que Julien… et tu ne trouves rien d’autre à faire que de regarder le sol ? »
« Tu ne comprends pas… Tu ne sais rien de ce qui s’est passé cette nuit-là ! » hurla-t-elle soudain dans un accès de désespoir absolu, relevant la tête, le regard égaré. « Julien n’est pas mort dans un simple accident, Antoine ! Et si ce bébé est en vie aujourd’hui, c’est parce que quelqu’un a tenté de le faire disparaître avant même qu’il ne pousse son premier cri ! »
Le silence retomba brutalement, glacial, lourd comme une chape de plomb. Antoine s’arrêta net au milieu du tapis persan.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Camille se leva avec peine, trébuchant dans les pans immenses de sa robe blanche. Elle s’approcha du bureau en acajou, cherchant un appui, le souffle court.
« Julien n’était pas l’homme parfait que votre famille adulait. Il avait des dettes, des créances effroyables auprès de gens sans scrupules, liés aux trafics du port de Marseille et à des cercles financiers clandestins. Mais ce n’était pas le pire. Quelques mois avant sa disparition, il a séduit Sarah… la fille de votre ancien régisseur, Marc. Tu te souviens de Sarah ? La sœur aînée de cette petite fille qui vient d’entrer dans la salle. »
Antoine pâlit. Le visage d’Élise, avec ses joues creuses et ses yeux trop matures, lui revint en mémoire. Sarah… la douce Sarah, qui avait brusquement quitté le domaine deux ans plus tôt sans laisser d’adresse, après le suicide inexpliqué de son père.
« Sarah est tombée enceinte », continua Camille, la voix brisée par une douleur longtemps contenue. « Julien ne voulait pas de cet enfant. Il refusait de ruiner son héritage et sa réputation auprès de votre mère. Il a exigé qu’elle avorte. Sarah a refusé. Elle s’est cachée dans un petit village du Vercors, protégée seulement par sa petite sœur Élise, qui n’avait que neuf ans à l’époque. Mais Julien avait peur qu’elle parle. Un soir, complètement ivre, pris de panique après avoir reçu des menaces d’un de ses créanciers, il a voulu aller la faire taire lui-même. C’est sur cette route qu’il a percuté ce camion. »