Elle déplia lentement ses doigts pour lisser la petite feuille de carnet. L’encre bleue y était légèrement décolorée par les années, mais le tracé demeurait énergique, presque anxieux.

14, rue des Saules, Saint-Clément-sur-Sèvre — 18 mai 2004.

Élise retint son souffle. Le 18 mai 2004. C’était exactement le jour, le mois et l’année gribouillés à la plume d’oie sur le carton jauni qui dormait au fond de sa boîte à souvenirs, sous son lit de bonne sous les combles. Une coïncidence pouvait tromper l’esprit une fois, mais deux marques concordantes — cette marque de naissance minuscule au creux de son poignet et cette date précise gravée sur deux morceaux de papier distincts — brisaient le mur du hasard.

Une voix venue de l’arrière-boutique la fit sursauter violemment.

— Élise ? Tu es encore là ? Le service est terminé depuis dix minutes, qu’est-ce que tu fabriques avec les livraisons ?

C’était Julien, le chef pâtissier, essuyant ses bras farinés avec un tablier élimé. Il apparut dans l’encadrement de la porte battante, un regard interrogateur posé sur sa jeune commise.

— Rien, balbutia Élise en glissant furtivement le bout de papier dans la poche de son tablier. Une cliente a fait tomber un reçu, je le jetais. Je nettoie le plan de travail et je ferme boutique, Julien. Tu peux y aller.

Le pâtissier la dévisagea un instant, remarquant la pâleur spectrale de ses joues et les tremblements imperceptibles qui agitaient ses mains. Mais l’épuisement d’une journée de douze heures passée devant des fours brûlants eut raison de sa curiosité.

— Ne traîne pas trop, murmura-t-il en décrochant sa veste du porte-manteau. Il y a un orage qui menace, l’air est étouffant ce soir. À demain, six heures.

La porte arrière claqua, laissant Élise seule dans l’immense silence de la boulangerie.

Elle ne nettoya rien. Elle retira son tablier, prit son vieux sac de toile usé et sortit précipitamment sur le trottoir humide. Les pavés luisaient sous les réverbères blafards qui venaient de s’allumer. La ville semblait retenir sa respiration sous une chape de nuages lourds, violet foncé, qui roulaient dans le ciel crépusculaire. Élise se précipita jusqu’à la bouche de métro, son cœur cognant contre ses côtes avec la régularité d’un métronome fou.

Dans sa petite chambre mansardée, elle ne prit même pas la peine d’allumer le plafonnier, se contentant de la lueur orangée d’une modeste lampe de chevet. Elle tira de sous son lit la vieille boîte en fer blanc ayant contenu autrefois des biscuits anglais. À l’intérieur reposaient les seules traces tangibles de son existence avant l’âge de quatre ans : le bracelet de perles de plastique, aujourd’hui minuscule, dont le fermoir en cuivre était brisé ; le carton jauni portant la fameuse date du 18 mai 2004 ; et cette photographie terne, déchirée sur l’un de ses coins.

Élise posa les deux morceaux de papier côte à côte sur sa petite table en bois blanc. L’écriture était identique. Les boucles des chiffres, le « 8 » légèrement penché vers la gauche, l’inclinaison fébrile de la barre du « t » dans l’abréviation du mois. La personne qui avait rédigé le mot trouvé dans ses langes à l’orphelinat était celle-là même qui avait tracé l’adresse sur le carnet de Madame Laurent.

Un frisson glacial glissa le long de sa colonne vertébrale. Pendant vingt-deux ans, Élise s’était résignée à l’idée d’un abandon lâche ou d’un malheur ordinaire. Elle avait imaginé une mère trop jeune, une famille fauchée par la misère, un drame sans éclat. Mais l’élégance sobre de Madame Laurent, ses manteaux de cachemire, son port de tête aristocratique et cette douleur silencieuse qu’elle traînait comme un suaire ne cadraient absolument pas avec l’image d’une mère ayant jeté son enfant à la rue.

Pourquoi une femme visiblement fortunée, pleurant chaque année l’anniversaire de sa fille avec un gâteau à l’effigie d’une princesse, aurait-elle laissé cette même enfant dans un panier sous le porche d’un hospice de province ?

Il y avait un abîme entre ces deux réalités, et cet abîme sentait le secret et la dissimulation.

Élise sortit son téléphone portable et chercha la commune de Saint-Clément-sur-Sèvre. C’était un village isolé, situé à une soixantaine de kilomètres au nord, au cœur d’une région marécageuse bordée d’épaisses forêts de chênes. Le premier train régional partait le lendemain matin à cinq heures et demie. Elle ne ferma pas l’œil de la nuit, assise sur son lit, les yeux fixés sur la marque sombre de son poignet gauche, ce trèfle à trois feuilles qu’elle croyait être une fantaisie de la nature et qui devenait le sceau d’une énigme terrifiante.

À l’aube, le train grinça sur les rails rouillés avant de s’arrêter dans une gare de campagne minuscule et déserte. Une brume opaque montait des fossés gorgés d’eau, enveloppant les quais d’un linceul cotonneux. L’air était piquant, chargé d’une odeur de terre mouillée et de feuilles mortes en décomposition. Élise resserra son imperméable autour de ses épaules et s’engagea sur la route départementale que bordaient des haies d’épines.

Le village de Saint-Clément semblait endormi ou mort. Rares étaient les volets ouverts. Les rares façades de pierre calcaire étaient rongées par le lierre et la mousse. En demandant discrètement son chemin au tenancier d’un bistrot crasseux qui balayait le pas de sa porte, Élise apprit que la « rue des Saules » n’était pas une véritable rue, mais un chemin vicinal s’enfonçant vers un vieux domaine abandonné depuis le début des années deux mille.

— Vous cherchez le manoir des Saules ? lui avait demandé l’homme en la jaugeant avec une méfiance appuyée, ses yeux plissés glissant sur sa tenue citadine. Il n’y a plus personne là-bas depuis belle lurette. Depuis le drame de la petite Laurent, pour tout dire. Rien de bon n’est jamais ressorti de cette maison. Vous feriez mieux de reprendre le train de midi, mademoiselle.

Élise avait ignoré l’avertissement et avait continué sa marche, guidée par une force invisible et irrépressible.