Sur le banc de bois vermoulu, sous le saule pleureur à moitié desséché, Joseph s’asseyait tous les jours à la même heure, quinze heures tapantes. Il portait sa veste en coutil délavée, sans boutons superflus, des bottes en cuir élimé dont la poussière masquait les coutures, et ce regard gris, immobile comme l’eau croupie d’un marécage. Ses mains, larges, noueuses, marquées par de vieilles brûlures et des cicatrices nettes laissées par du fil de fer barbelé, reposaient à plat sur ses cuisses.
À ses pieds, couché en rond sur le sol en gravier, dormait Cerbère.
Cerbère était un berger de Beauce au pelage noir et feu, grisonnant sur les babines, les côtes un peu saillantes sous un poil rêche. L’oreille gauche du chien était fendue en deux, un souvenir net de ce que les hommes appellent pudiquement une zone d’engagement. Il respirait lentement, la truffe collée à l’embout de la botte de Joseph. Cerbère ne levait jamais les yeux sans nécessité absolue. Il était vieux, sourd d’une oreille à cause des détonations, mais il possédait ce calme terrifiant des prédateurs qui ont vu la mort d’assez près pour ne plus la craindre.
Puis, le grondement déchira la quiétude étouffante de l’après-midi.
Ce n’était pas le ronflement régulier des semi-remorques transportant du gravier, mais un martèlement brutal, saccadé, lourd. Le vrombissement viscéral d’une demi-douzaine de bicylindres sans chicanes qui fendaient l’air lourd. Les graviers crépitèrent violemment sous les gommes chaudes lorsque sept choppers noirs et chromés virèrent sur le terre-plein en soulevant un nuage âcre d’essence mal brûlée et de terre cuite.
Les moteurs s’éteignirent un à un dans une série de détonations métalliques. Une puanteur de suie et d’huile chaude noya instantanément la terrasse.
Ils descendirent de leurs montures avec cette démarche chaloupée et agressive propre aux meutes sûres de leur impunité. Ils portaient des gilets de cuir élimé, noircis d’huile, marqués au dos d’un crâne d’hyène ricanant barré de lettres rouges : Les Écorcheurs. Des types rugueux, la peau tannée par des milliers de kilomètres, les bras tatoués jusqu’aux phalanges, le verbe haut et le rire gras.
Le plus grand d’entre eux, un colosse au crâne rasé portant une barbe rousse tressée et un gilet sans manches découvrant des épaules larges comme une traverse de chemin de fer, fit craquer ses jointures. C’était Marco. Ses petits yeux porcins, injectés de sang et embués par une longue journée de bière tiède et de vitesse, balayèrent immédiatement la cour déserte.
La terrasse était vide, à l’exception du vieux dans son coin d’ombre.
« Regardez-moi ce dépotoir, » aboya Marco en crachant au sol une salive brune de tabac à chiquer. « Si le patron a pas de bière fraîche, je lui colle le nez dans sa friteuse. »
Les autres ricanèrent en cœur, des voix râpeuses usées par le tabac et les hurlements contre le vent. Deux d’entre eux donnèrent des coups de botte distraits dans les chaises en plastique qui bordaient la baie vitrée, les faisant voler contre le mur.
Joseph ne bougea pas d’un millimètre. Il ne tourna même pas la tête. Son regard restait fixé sur la ligne blanche effacée de la départementale, là-bas, au-delà de la poussière. Seuls ses doigts se refermèrent imperceptiblement d’un demi-centimètre sur la toile de son pantalon.
À ses pieds, Cerbère ouvrit doucement son unique œil valide. Il ne grogna pas. Les chiens dressés pour la guerre ne gaspillent pas leur souffle en aboiements inutiles. Ses pattes arrière se tendirent très légèrement sous son corps, griffes enfoncées de deux centimètres dans le gravier pour assurer son appui.
Marco s’avança vers la porte battante du bar, mais s’arrêta brusquement. Ses yeux tombèrent sur le chien et le vieil homme. Une ombre de mépris amusé déforma ses lèvres gercées. Il tourna la tête vers ses comparses, dont un maigrelet aux bras couverts de toiles d’araignées tatouées, affublé d’une casquette militaire usée et portant une glacière souple en bandoulière.
« Hé, regardez un peu le vestige, » lança Marco, pointant le menton vers Joseph. « Ils laissent les encombrants dehors maintenant ? Tu dors debout, grand-père ? »
Joseph ne répondit rien. Son profil taillé au burin demeura de marbre. Pour un œil exercé, cette immobilité n’avait rien d’une faiblesse : c’était la fixité absolue du tireur d’élite derrière sa lunette, l’économie totale de mouvement de celui qui sait que chaque geste inutile peut coûter une seconde, et chaque seconde, une vie.
Le silence obstiné du vieil homme agaça le motard. Dans son monde, personne ne baissait les yeux sans trembler, et personne ne refusait de regarder la meute sans en payer le prix.
Marco fit trois pas lourds dans la direction du banc. Ses lourdes semelles cloutées broyèrent la rocaille avec un bruit de concassage. Il s’arrêta à deux mètres, dominant de toute sa carcasse le corps sec et voûté du vétéran.
« Je te parle, l’ancêtre. T’es sourd ou t’as oublié d’allumer ton sonotone ? »
Cerbère frémit. Ses babines se retroussèrent d’un millimètre, dévoilant des canines jaunies mais intactes, aiguisées comme des dagues. Un grondement sourd, presque inaudible, vibra dans sa cage thoracique, si bas qu’on l’aurait pris pour la vibration résiduelle d’un des moteurs de moto.
« Marco, laisse tomber, » cria l’un des motards depuis le seuil, une canette déjà à la main. « Viens boire, le taulier flippe sa race à l’intérieur. »
« Deux secondes, » ricana Marco, un sourire pervers aux lèvres. Il sortit de sa poche une bouteille en plastique d’un litre et demi, remplie d’une eau trouble et glacée, sortant tout juste d’un bac de glace pilée qu’ils trimbalaient sur l’une des bécanes. « Le clébard me regarde de travers. On dirait qu’il a chaud, le pauvre toutou. On va lui rafraîchir les idées. »
« Fais pas ça, » dit une voix.
Ce n’était pas un cri. Ce n’était même pas un ordre lancé sur un ton de colère. C’était une voix plate, sans timbre, sèche comme une branche de genévrier brisée en plein hiver.