Elle ne baissa pas les yeux. C’était cela, le plus terrifiant chez ma sœur cadette : cette incapacité viscérale à éprouver la moindre honte. Elle avait ce regard vitreux des prédateurs pris au piège, cherchant déjà la faille dans le grillage, calculant la prochaine morsure.
« C’était pour son bien, Robert, » souffla-t-elle, la voix à peine tremblante, presque maternelle. « Ton père déraille. Il mélange tout. Si je ne rationne pas ses cachets, il finira par s’empoisonner. Tu crois tout savoir parce que tu passes ici deux soirs par semaine, mais c’est moi qui gère les comptes, c’est moi qui m’occupe des papiers ! »
« Sors, » dit Robert. Il n’avait pas crié. Sa voix était plus basse que d’habitude, rauque, étouffée par une fureur qui montait des entrailles. « Sors de cette maison, Patricia. Maintenant. Si tu fais un pas de plus vers sa chambre, j’appelle la police d’État avant même que tu n’aies atteint ta voiture. »
Patricia jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de Robert, droit vers moi, allongé sur ce lit médicalisé qui grinçait au moindre de mes mouvements. Ses yeux plissés me transpercèrent. Ce n’était pas un regard de défaite, mais un avertissement silencieux : Tu ne diras rien.
Puis elle tourna les talons, ses bottes claquant sèchement sur le parquet ancien du couloir. La porte d’entrée claqua, faisant vibrer les vitres de la véranda.
Ana revint en courant, les yeux embués de larmes, apportant un verre d’eau d’une main tremblante. Robert entra dans ma chambre, referma la porte derrière lui, et s’assit au bord de mon matelas. Il prit ma main gauche, celle qui n’était pas paralysée par les séquelles de mon infarctus, et posa deux petites pilules ovales au creux de mes doigts.
« Bois, Papa, » murmura-t-il, la mâchoire serrée. « Tu es en sécurité. Elle ne reviendra pas. »
J’avalai le médicament avec difficulté. L’eau fraîche glissa dans ma gorge desséchée, mais la sensation de brûlure dans ma poitrine ne s’atténua pas. La sécurité ? Quelle cruelle illusion.
Robert croyait que le drame venait d’éclater. Il pensait avoir arrêté un vol de pilules, un acte isolé d’une sœur aigrie qui convoitait peut-être des opiacés ou qui voulait accélérer l’inévitable pour toucher sa part d’héritage.
Mon fils ne savait rien du gouffre qui s’était creusé sous nos pieds.
Je savais ce qu’il y avait dans les nuits que ma mémoire avait perdues. Je savais ce que signifiait le vide terrifiant dans mon esprit chaque matin après que Patricia m’avait préparé ma tisane de camomille. Depuis six mois, je me réveillais parfois avec un goût métallique au fond du palais, la bouche pâteuse, incapable de lever le bras, flottant dans un brouillard cotonneux. Et chaque fois que ce brouillard se dissipait, quelque chose avait changé dans la maison. Un tableau manquant dans le salon. Un carnet de chèques déplacé.
Et ce dossier. Ce maudit dossier bleu nuit qu’elle croyait avoir dissimulé derrière les recueils de poésie de ma défunte épouse, dans la bibliothèque du bureau du rez-de-chaussée.
« Robert, » dis-je d’une voix cassée, tirant sur sa manche. Mes cordes vocales râpaient, rouillées par des heures de silence forcé.
« Ne parle pas, Papa. Repose-toi. Le cardiologue m’a dit que ton rythme cardiaque ne devait sous aucun prétexte dépasser quatre-vingts pulsations. »
« Robert… écoute-moi, » insistai-je en serrant ses doigts avec toute la force dérisoire qu’il me restait. « Le bureau. Le troisième rayon. Derrière les volumes de Baudelaire. Va chercher le dossier bleu. Fais-le maintenant. Avant qu’elle ne revienne. »
Il fronça les sourcils, intrigué et soudain inquiet de la lucidité glaciale de mon regard. « Patricia est partie, Papa. »
« Elle n’est pas partie, » murmurai-je, les yeux rivés sur la fenêtre où la pluie d’automne commençait à fouetter les carreaux. « Elle a les clés de la remise. Elle a les clés du portail extérieur. Elle sait ce qu’il y a dans ce dossier. Va le chercher. »
Robert resta immobile une seconde, évaluant mon état mental, puis il hocha la tête et sortit à pas feutrés. Dans le couloir, j’entendis Ana murmurer des prières en espagnol tout en réconfortant la petite Émilie. Ma petite-fille ne comprenait pas ce qu’elle venait de déclencher en trouvant cette bouteille vide dans la boîte à gants de sa tante, mais sa curiosité enfantine venait de faire s’écrouler un échafaudage de mensonges minutieusement bâti depuis des années.
Quelques minutes plus tard, la porte grinça. Robert revint.
Sous son bras, une chemise cartonnée épaisse, bleu sombre, maculée d’un ruban adhésif déchiré. Son visage s’était décomposé. Toute couleur en avait disparu ; il avait le teint cireux de quelqu’un qui vient de voir un fantôme.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Papa ? » demanda-t-il, la voix blanche, presque inaudible.
« Ouvre-le, » répondis-je. « Regarde les dates. »
Robert s’assit sous la lampe de chevet dont l’abat-jour jauni projetait des ombres vacillantes sur les murs. Il fit glisser le premier document. C’était un acte de cession de propriété sous seing privé, contresigné par un notaire de comté du Vermont.
« C’est… la maison du lac, » balbutia Robert. « Les parcelles de forêt de grand-père. Elle a été vendue il y a trois mois ? Mais tu m’avais dit que tu voulais la léguer aux enfants ! Et pourquoi c’est signé par toi le 14 juillet ? Le 14 juillet, tu étais en soins intensifs à l’hôpital presbytérien de New York ! J’étais assis à ton chevet jour et nuit ! »
« Regarde la signature, Robert. »
Il approcha la feuille de la lampe. Sa main se mit à trembler, d’un tremblement convulsif. L’encre noire imitait mes arabesques, les tremblements hésitants de ma vieillesse, mais la courbure du L final trahissait une assurance mécanique que ma main arthritique ne possédait plus depuis une décennie.
« Elle a falsifié ta signature, » comprit-il enfin, la voix étranglée. « Devant un notaire véreux. »