De l’ombre humide émergea une silhouette. Ce n’était ni un commando en treillis, ni une autre carcasse d’androïde aux entrailles de fibre optique. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un imperméable sombre maculé de suie, les cheveux gris coupés court, le visage ravagé par une fatigue sans âge. Dans sa main droite, elle ne tenait pas une arme, mais un boîtier médical portatif, semblable à un défibrillateur de terrain.

« Reste immobile, Aria », dit-elle. Sa voix était éraillée, mais elle portait une autorité familière qui me fit l’effet d’un choc électrique. « Si tu paniques, la tension artérielle franchit le seuil critique et le relais piézoélectrique pulvérise ce secteur sur trois cents mètres. »

« Docteur Vane ? » soufflai-je, la gorge nouée. « Vous étiez censée avoir péri dans l’explosion du laboratoire de Zurich. Filippo me l’avait juré. »

« La copie de Filippo t’a dit ce pour quoi elle avait été programmée », répliqua-t-elle en avançant d’un pas mesuré, les yeux fixés sur la poitrine de la petite fille. « Tout comme cette créature devant toi n’a d’enfant que l’enveloppe de polymère. Regarde ses yeux, Aria. Ce ne sont pas des pupilles humaines. Ce sont des lentilles focales couplées à un émetteur sub-dermal. »

L’enfant ne cilla pas. Son sourire enfantin s’était figé en un rictus mécanique d’une régularité effrayante. Sous sa peau synthétique, le voyant de la charge explosive pulsait désormais au rythme exact de mon artère carotide.

« Elle essaie de te distraire, Aria », susurra la petite fille d’un timbre cristallin, dépourvu de la moindre inflexion organique. « Ton rythme s’accélère. Cent quarante-huit. À cent soixante, le circuit de dérivation s’ouvre. Tu as encore trente secondes avant l’arrêt définitif. Dis-moi où se trouve la matrice originelle. Donne-moi la clé d’accès que ta mère a gravée dans tes bases azotées. »

Je portai la main à ma nuque. La cicatrice en croix était encore tiède, douloureuse, comme si le métal qu’elle abritait autrefois avait été arraché quelques heures plus tôt à peine. Mes pensées tournoyaient dans un vertige nauséeux. Si l’implant avait disparu, qui l’avait retiré ? Et pourquoi ce prétendu automate m’affirmait-il que le code était encore dans mon sang ?

« Écoute mon souffle », ordonna le docteur Vane en s’agenouillant lentement sur le ballast humide, sans faire le moindre geste brusque. « Ne la regarde pas. Ferme les yeux. Tu as été entraînée pour le biofeedback quand tu avais douze ans. Tu te rappelles les séances dans la chambre anéchoïque ? Inspire sur quatre temps. Bloque. Expire sur six. »

J’essayai d’obéir, mais l’odeur du plastique chauffé et du nitrate d’ammonium saturait mes poumons. Dans le lointain, au bout de la galerie, des bruits de bottes résonnaient contre le béton armé. L’escouade tactique qui avait pris d’assaut les canaux ne tarderait pas à nettoyer les accès. Le simulacre de Filippo n’avait pu retenir les assaillants que pour quelques minutes.

« Le temps presse », reprit l’enfant en inclinant la tête avec une curiosité désincarnée. « Cent cinquante-deux pulsations. Ton système nerveux sympathique refuse de céder. Tu vas mourir pour des données dont tu ignores la nature. Est-ce rationnel, Aria ? »

« Pourquoi moi ? » criai-je malgré moi, sentant mon cœur bondir violemment contre mes côtes. L’afficheur numérique de la ceinture bondit instantanément, les chiffres dégringolant à toute allure. « Qu’est-ce que ma mère a fabriqué ? »

« Ta mère n’a rien fabriqué du tout », lâcha le docteur Vane, les yeux brillants d’une lueur sombre. « Elle a découvert ce qu’ils cachaient. Le projet Mnémosyne ne visait pas à construire des androïdes plus performants. Il visait à transférer l’intégralité des consciences humaines dans des structures d’ADN synthétique pour purger les populations de toute dissidence. Ce faux Filippo, cette fausse fillette… ce ne sont que des marionnettes pilotées par le consortium pour récupérer le spécimen zéro. Et le spécimen zéro, ce n’est pas un fichier informatique stocké sur un disque dur. C’est toi. »

La révélation me frappa avec la violence d’une décharge. Mes souvenirs d’enfance, les fièvres inexpliquées, les analyses sanguines hebdomadaires dans la clinique privée de Lausanne, les nuits passées sous des lampes ultraviolettes… Tout prenait un sens terrifiant. Je n’avais jamais été une archiviste chargée de protéger un secret d’État. J’étais le secret lui-même, emprisonné dans une enveloppe de chair et de sang.

« Mensonge », articula la fillette. Son bras droit se détendit avec une vivacité inhumaine, les doigts tendus comme des lames vers la gorge du docteur Vane.

Avant que le métal n’atteigne sa cible, un grondement sourd déchira l’air du tunnel. Une détonation lourde, étouffée par la voûte. Le torse de l’enfant傀儡 fut projeté en avant sous l’impact d’une balle de gros calibre. Des étincelles jaillirent de sa poitrine déchirée, révélant un enchevêtrement complexe de condensateurs, de tiges de titane et de pains d’explosif beige.

Sur le promontoire métallique qui surplombait l’aiguillage ferroviaire, une silhouette déchiquetée se tenait debout. C’était le double de Filippo. Son visage synthétique était à moitié arraché, laissant apparaître un crâne de céramique composite et des capteurs optiques rougeoyants. Son bras gauche pendait, réduit à un faisceau de câbles calcinés.

« Cours… Aria… », crépita son synthétiseur vocal à travers un haut-parleur endommagé. « L’unité de confinement… arrive… »

La fillette se releva d’un bond, ignorant l’orifice béant dans son thorax. Son programme ne connaissait ni la douleur ni l’hésitation. Le boîtier fixé à sa taille émit un sifflement suraigu : la rupture partielle de ses circuits internes avait contourné le palier de sécurité cardiaque.

« Alerte thermique », annonça sa voix monocorde. « Détonation d’urgence amorcée. Trente secondes avant dispersion de la charge. »

« Il faut la neutraliser maintenant ! » hurla Vane en se jetant sur moi. Elle écrasa le boîtier médical contre ma poitrine. « Laisse-moi bloquer le signal de ton cœur ! Si on provoque un arrêt cardiaque contrôlé pendant six secondes, le récepteur perd la synchronisation et le détonateur se verrouille en mode veille ! »