Earl Ransom ne bougeait pas d’un millimètre. Il maintenait le bébé emmailloté contre sa poitrine avec une précaution surnaturelle, comme s’il tenait entre ses paumes calleuses une grenade dont la goupille venait de sauter. La chaleur de l’enfant traversait le tissu de sa chemise usée.

« Kendra Vale était la fille d’Elias », répéta Mara d’une voix blanche, ses mains tremblantes glissant le long de sa blouse d’infirmière. « Elle est partie d’ici il y a quarante-huit heures. Elle a abandonné cette petite fille. »

Le visage d’Earl perdit le peu de couleur qu’il conservait encore sous ses cicatrices cuivrées. Ses traits se pétrifièrent. Une veine épaisse battit violemment à sa tempe droite, là où la peau calcinée tirait le coin de son œil vers le bas.

« Non », souffla-t-il, un grondement sourd montant de ses poumons. « Non. C’est impossible. Kendra… la petite Kendra avait huit ans quand Elias est tombé. Elle avait des nattes rousses et passait son temps à dessiner des avions pour son père. Elle ne ferait jamais une chose pareille. Pas la fille de mon capitaine. »

« Les analyses toxicologiques étaient positives aux opiacés de synthèse, Monsieur Ransom », intervint Mara avec une fermeté teintée de compassion. « L’enfant est en sevrage néonatal aigu. La mère a signé une fausse décharge avant de s’enfuir par l’escalier de secours nord à trois heures du matin. Aucun numéro ne répond. Aucun membre de la famille n’a pu être localisé. Dans soixante-douze heures, si personne ne la réclame ou si sa mère ne se présente pas, cette enfant devient pupille de l’État et sera placée en foyer d’urgence. »

Le vétéran baissa les yeux vers le petit être niché contre son sternum. La minuscule main du nourrisson s’était refermée sur un pli de sa peau au niveau de sa clavicule. Les lèvres de la fillette tressaillaient dans son sommeil, cherchant un apaisement instinctif.

« Elias m’a arraché à une carcasse de Humvee en feu dans la province de Kounar », dit Earl, la voix brisée par une émotion qu’il tentait désespérément de museler. « Deux obus de mortier avaient éventré notre blindé. Mes jambes étaient coincées sous l’essieu avant. Il a creusé la terre à mains nues sous les tirs de mitrailleuse lourde. Il m’a sorti de là. Il a pris trois balles dans le gilet et une dans la gorge pendant qu’il me traînait vers le point d’extraction. Avant de mourir sur le plancher du Black Hawk, il a craché du sang sur ma veste, a mis cette plaque dans ma main et m’a dit : veille sur elles. Veille sur Kendra. »

Earl ferma les paupières. Deux larmes épaisses creusèrent des sillons brillants à travers la poussière incrustée dans ses rides.

« Quand je suis rentré du centre de rééducation pour amputés et brûlés de Walter Reed, dix-huit mois plus tard, la femme d’Elias était morte d’une pneumonie foudroyante. Kendra avait disparu dans le système de placement familial du comté. J’ai remué le ciel et la terre. J’ai engagé des détectives privés minables qui ont bouffé mes pensions d’invalidité. Rien. Les dossiers étaient scellés, perdus dans les tiroirs d’une bureaucratie aveugle. Et maintenant… elle était ici ? Dans cette ville ? »

Jasmine ramassa lentement son dossier au sol, le visage blême.

« Si elle est plongée dans cette spirale », chuchota Jasmine, « elle ne s’en sortira pas vivante. La rue ne fait aucun cadeau aux mères en détresse, surtout par un hiver pareil. »

Sarge releva la tête. Son regard n’était plus celui du colosse brisé qui venait chercher un peu de rédemption en berçant des orphelins. C’était le regard perçant, glacé, analytique d’un sous-officier d’élite en territoire hostile.

« Mara », dit-il d’un ton qui n’admettait aucune réplique. « Donnez-moi l’adresse qu’elle a griffonnée sur le registre d’admission. Peu importe qu’elle soit fausse ou déconnectée. Donnez-moi tout ce qu’elle a laissé. »

« Je n’ai pas le droit de divulguer les données médicales d’une patiente, Sarge. C’est illégal », répliqua Mara, bien que ses yeux trahissent son déchirement.

« Si vous appliquez le règlement à la lettre, cette petite n’aura plus de mère et grandira dans les mêmes foyers qui ont broyé Kendra », répliqua Earl en se levant doucement pour replacer le bébé dans le couffin chauffant, veillant à ce que chaque capteur demeure en place. Ses mouvements étaient d’une délicatesse bouleversante. « Elias Vale m’a offert dix-huit ans de sursis sur cette terre. Je ne laisserai pas sa lignée s’éteindre dans une ruelle sordide. Donnez-moi ce nom de rue. »

Mara jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers le couloir désert du service. Puis, arrachant un coin de feuille sur son calepin, elle y inscrivit rapidement une série de chiffres et un lieu avant de glisser le papier dans la poche de la veste d’Earl.

« Les vieux entrepôts désaffectés près des voies ferrées de Milltown », souffla-t-elle. « Elle avait une carte de fidélité d’une épicerie de ce quartier dans son manteau quand les ambulanciers l’ont ramassée. C’est un coupe-gorge réputé pour le trafic de fentanyl. Si vous y allez seul, vous risquez de vous faire tuer. »

Earl remit sa casquette râpée sur son crâne rasé.

« J’ai déjà été tué en Afghanistan, madame. Ce qui marche encore aujourd’hui n’est qu’un fantôme en sursis. »

Avant de franchir les portes battantes, il s’arrêta, se tourna vers la couveuse où le bébé respirait calmement, puis vers Mara.

« Gardez-la au chaud. Je ramène sa mère. »

Dehors, le crépuscule s’était abattu sur Willow Creek dans une brume glaciale qui transformait la pluie fine en verglas traître. Earl monta à bord de son vieux pick-up Ford F-150 de 1998, dont la carrosserie couverte de rouille grinça sous son poids. Le moteur V8 s’ébroua dans une toux d’échappement rauque.

Le trajet vers le quartier de Milltown dura vingt minutes à travers des zones industrielles abandonnées où les carcasses d’usines textiles se dressaient comme des squelettes de béton contre le ciel d’encre. La misère suintait par chaque fissure des trottoirs. C’était un univers de tentes de fortune, de barils enflammés et de silhouettes voûtées luttant contre le froid mordant.