J’avais troqué mon tablier de serveuse contre un jean noir sobre et un pull en maille beige un peu usé aux coudes. Dans mon sac à main bon marché, la carte de visite de Ricardo Moretti pesait lourd. Mes doigts tremblaient légèrement en payant le chauffeur de taxi qui m’avait jeté un regard effaré en découvrant l’adresse.
Dante Russo m’attendait en haut des marches. Sans son costume d’apparat du restaurant, vêtu d’une veste en cuir sombre dissimulant mal le renflement de son étui d’arme de poing, son visage couturé de cicatrices paraissait encore plus menaçant. Un bandage épais couvrait son pouce droit, là où le petit Leo avait enfoncé ses dents la veille.
« Mademoiselle Vance, dit-il d’une voix basse et caverneuse. Suivez-moi. Ne touchez à rien, ne posez pas de questions, et ne montez jamais au deuxième étage sans escorte. »
« Bonsoir, Dante. Le petit va bien ? »
Il ne répondit pas. Il tourna les talons, me laissant franchir le seuil d’une immense galerie aux sols en damier noir et blanc. L’atmosphère était glaciale. L’odeur de cire d’abeille et de lis blanc ne parvenait pas à masquer une impression pesante d’abandon. Sur les murs lambrissés, de nombreux portraits à l’huile représentaient une jeune femme à la beauté lumineuse, le regard doux et les cheveux châtains bouclés : Elena Moretti. Dans chaque tableau, son sourire semblait défier l’obscurité du lieu, mais le ruban de crêpe noir punaisé au coin des cadres rappelait le drame six mois plus tôt.
Dante me guida jusqu’à un vaste salon aux baies vitrées donnant sur un jardin ombragé. Au centre de la pièce, un circuit de train électrique miniature tournait en rond dans un silence de mort. Leo était assis par terre, recroquevillé sur ses genoux, serrant contre sa poitrine un ours en peluche auquel il manquait une oreille.
Devant la cheminée éteinte, Ricardo Moretti se tenait debout, les mains dans les poches de son pantalon de costume, la cravate défaite et les manches de chemise retroussées. Des cernes violacés marquaient le dessous de ses yeux sombres. Lorsqu’il m’aperçut, la tension de sa mâchoire sembla fléchir d’un millimètre.
« Vous êtes à l’heure, Vance », déclara-t-il, la voix rauque d’un homme qui n’avait presque pas dormi.
« On ne fait pas attendre un homme comme vous, Monsieur Moretti. »
Leo sursauta au son de ma voix. Ses yeux noirs, miroirs parfaits de ceux de son père, quittèrent le train miniature. Pendant trois longues secondes, il me dévisagea, cherchant sans doute à s’assurer que je n’étais pas une chimère. Puis, lâchant son jouet, il se leva d’un bond maladroit et courut vers moi.
Il n’y eut ni cri ni violence. Ses bras potelés entourèrent mes cuisses de toutes ses forces, son visage s’enfouissant dans le tissu de mon jean.
Rico retint son souffle. Ses poings se serrèrent brièvement le long de son corps, trahissant une jalousie douloureuse, mêlée d’un soulagement immense.
« Bonjour, bonhomme, soufflai-je en m’accroupissant lentement pour me mettre à sa hauteur, respectant la distance qu’il imposait lui-même. J’ai tenu ma promesse. »
Leo me fixa, les lèvres tremblotantes. « Le lait ? » demanda-t-il tout bas.
« Avec un morceau de sucre. Comme hier soir. Mais d’abord, si tu veux, tu me montres ton train ? »
Le petit garçon hocha vivement la tête et me tira par la main vers le tapis persan.
Pendant les trois heures qui suivirent, je m’appliquai simplement à exister à ses côtés, sans brusquerie, sans exigences. Quand il empilait des cubes, je ne le félicitais pas avec excès ; quand il ratait une construction, je l’aidais à ramasser les morceaux sans dramatiser. J’avais appris cette retenue avec mon jeune frère Evan : les enfants brisés par le chaos n’ont pas besoin de grands éclats d’enthousiasme, ils ont besoin d’une présence stable, d’un roc qui ne vacille pas sous leurs tempêtes intérieures.
Rico ne quitta pas la pièce. Assis dans un fauteuil en cuir, un dossier épais sur les genoux qu’il ne consultait pas vraiment, il observait chacun de mes gestes avec une acuité clinique, cherchant l’artifice, attendant l’erreur. Mais l’erreur ne vint pas.
Vers vingt et une heures, après un verre de lait tiède et une berceuse murmurée dans sa chambre aux boiseries feutrées, Leo s’endormit en tenant fermement mon petit doigt. Lorsque je dégageai doucement ma main et refermai la porte de la chambre, Rico m’attendait dans le couloir sombre.
Il me tendit une enveloppe épaisse en papier kraft. « Votre salaire pour la soirée. Et pour votre discrétion. »
J’ouvris l’enveloppe. Il y avait dix mille dollars en coupures de cent. C’était plus que ce que je gagnais en une année entière à porter des plateaux à Il Destino.
« C’est beaucoup trop, Monsieur Moretti. Je ne suis pas venue pour vous extorquer de l’argent. »
« Prenez-le », ordonna-t-il d’un ton sec, refusant toute discussion. « Leo n’a pas pleuré ce soir. Il n’a rien cassé. Pour moi, cette paix n’a pas de prix. Demain matin, un chauffeur viendra vous chercher chez vous. Vous emménagez ici. »
Je reculai d’un pas, surprise par cette soudaineté. « Emménager ? Nous n’avons jamais parlé de cela. J’ai un appartement, j’ai une vie, j’ai un travail… »
« Vous n’avez plus de travail au restaurant, Clara. J’ai déjà fait virer votre solde de tout compte et résilier votre bail avec une indemnité généreuse pour votre propriétaire. Vous n’avez plus de dettes. Votre seule responsabilité, à partir de cet instant, c’est mon fils. »
Une vague d’indignation et de vertige me submergea. Cet homme achetait le monde d’un simple claquement de doigts, manipulant les destins sans même demander leur avis aux intéressés.
« Vous ne pouvez pas décider de ma vie comme ça ! » m’insurgeai-je à mi-voix pour ne pas réveiller l’enfant.
Rico s’approcha. Sa haute stature masquait la lumière tamisée de l’applique murale. L’odeur de tabac blond et de cèdre qui émanait de lui était enivrante, presque asphyxiante.