Au centre de l’attention, Matteo paradait dans un smoking sur mesure en alpaga sombre, un verre de millésime à la main. À son bras, Ginevra Visconti, fille cadette d’une dynastie bancaire florentine, arborait un port d’altesse et ce sourire distant des gens dont l’existence n’a jamais connu la moindre éraflure. Tout semblait réglé comme un ballet florentin millimétré. Jusqu’à ce que le silence ne se fasse brutalement.
À l’entrée des doubles battants de chêne sculpté, une femme venait de faire son apparition.
Elena Moretti se tenait là. Vêtue d’une robe en crêpe noir, sobre jusqu’à l’austérité, taillée dans un tissu impeccable mais sans fard, elle détonait au milieu de la profusion de soies lamées et de diamants taille brillant. Ses cheveux argentés étaient retenus en un chignon strict, sans une perle pour en masquer la simplicité. Ses mains, qui reposaient croisées devant elle, portaient les stigmates indélébiles de quatre décennies d’un labeur acharné : des articulations légèrement épaissies, la peau polie par le contact des aiguilles d’acier et des métiers à tisser, cette noblesse brute que nul salon ne pouvait effacer.
Matteo sentit la fureur lui glacer l’échine avant même que son esprit n’analyse la scène. Il vit le regard de Ginevra glisser sur la silhouette de sa mère, avec ce pli dédaigneux au coin des lèvres, cette moue de dégoût poli qui le terrorisait plus que tout au monde. Il vit les murmures se propager parmi les convives comme une traînée de poudre empoisonnée. « Qui est-ce ? », chuchotait-on. « La gouvernante ? »
Dans son esprit corrompu par la peur panique de déchoir, une étincelle de cruauté s’alluma. Il devait choisir son camp, et il le fit sans une seconde d’hésitation.
— Mère, lâcha-t-il, d’une voix sèche qui fendit l’atmosphère feutrée.
Il traversa la pièce d’un pas lourd, le plancher ciré résonnant sous ses semelles cirées. Lorsqu’il s’arrêta à deux pas d’elle, la distance qu’il maintint était celle que l’on réserve à un mendiant croisé sur le parvis d’une église.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? reprit-il, assez fort pour que les premiers rangs n’en perdent pas une miette. Tu avais pourtant reçu la note de service du secrétariat. Les salons de réception de la villa ne sont pas un endroit pour toi ce soir. Ta présence… détonne. Tu n’es pas à ta place au milieu de mes partenaires.
Elena ne cilla pas. Ses yeux d’un gris profond, semblables à l’ardoise des toits de Bergame où elle était née, se posèrent sur le visage de son fils unique. Elle y chercha l’enfant qu’elle avait veillé pendant les nuits d’hiver sans chauffage, le garçon dont elle avait pansé les genoux écorchés tout en travaillant seize heures par jour pour lui payer les collèges les plus exclusifs de Suisse. Elle n’y trouva qu’un étranger boursouflé de vanité.
— J’étais venue te remettre ceci en main propre pour ton anniversaire, Matteo, dit-elle posément.
Elle tendit une petite boîte en bois d’olivier, polie par les ans, sans ruban tape-à-l’œil.
Matteo jeta un regard écœuré à l’objet. Ginevra venait de s’approcher, posant sa main gantée de satin sur l’épaule de son fiancé avec un rire cristallin et fielleux.
— Mon cher Matteo, susurra la jeune femme, est-ce là l’un de tes anciens domestiques d’enfance ? Tu aurais dû lui faire envoyer un panier de fruits à la conciergerie. Ces gens-là ne savent jamais où s’arrêter.
Matteo sentit le poison de la honte lui monter au visage. L’instinct de meute prit le dessus.
— Garde tes vieilleries, Elena, cracha-t-il, refusant pour la première fois de sa vie de l’appeler mère devant des tiers. Tu as passé ta vie à puer la graisse de machine et la sueur d’atelier. Tu crois que parce que tu as cousu trois boutons sur les prototypes de mon père, tu as le droit de venir souiller ma consécration ? Regarde-toi. Tu fais pitié. Tu n’es qu’une ombre du passé, un boulet que j’ai traîné jusqu’ici par pure charité chrétienne. Prends tes guenilles et sors par l’office. Tu fais honte à ce nom.
Un frémissement parcourut la galerie. Quelques invités détournèrent les yeux, mal à l’aise devant une violence aussi dénuée de vernis, mais la plupart savourèrent le spectacle avec la lâcheté amusée des puissants.
Elena resta de marbre. Pas une larme ne troubla la limpidité de son regard. Pas un tremblement n’agita ses mains. Elle regarda ce fils qu’elle avait façonné, nourri, élevé au-dessus de sa propre condition, et elle mesura l’immensité du néant qui l’habitait. La douleur fut si aiguë qu’elle en devint presque abstraite, se muant instantanément en une lucidité implacable.
Lentement, dans un silence de cathédrale où l’on n’entendait plus que le ressac lointain du lac contre les pontons de pierre, Elena porta sa main droite à son annulaire gauche.
Là reposait une bague.
Ce n’était pas un solitaire tapageur. C’était un lourd anneau d’or blanc et de platine, gravé d’un motif complexe de fils entrelacés formant un sceau héraldique discret, serti en son cœur d’un saphir d’un bleu d’encre d’une pureté absolue, orné sur sa tranche interne du poinçon originel des tisseurs de soie de Côme. L’anneau que Giulio Moretti, le véritable bâtisseur de l’empire, lui avait passé au doigt le jour où ils avaient fondé, dans un hangar froid et sans le sou, la Maison Moretti.
Avec une lenteur calculée, presque rituelle, Elena fit glisser le métal sur son articulation. Le frottement de l’or sur sa peau émit un bruissement imperceptible, mais son écho sembla faire trembler les stucs du plafond.
Elle ne proféra pas un mot. Elle ne cria pas. Elle s’avança d’un pas ferme, tendit le bras, et laissa tomber l’anneau.
Le bijou heurta le marbre de Carrare dans un tintement sec, métallique, effroyablement net. Il roula quelques secondes avant de venir buter contre la chaussure lustrée de Matteo.
Puis, sans lui accorder un regard de plus, sans un geste pour essuyer une larme qui ne viendrait jamais, Elena fit demi-tour. Sa démarche était droite, souveraine, infiniment plus altière que celle de toutes les duchesses de carton-pâte qui peuplaient la pièce. Les battants de chêne se refermèrent derrière elle dans un souffle sourd.