Ce soir d’automne, la pluie frappait avec rage les hautes baies vitrées de la villa toscane où Beatrice s’était retranchée avec Tommaso et Edoardo. La propriété, héritée de sa propre grand-mère, offrait des murs épais et un portail de fer forgé, mais aucun verrou ne pouvait empêcher la peur de s’infiltrer dans la maison. À l’étage, Tommaso s’était réveillé en sursaut. À treize ans, le garçon conservait ce regard d’animal traqué, prêt à fuir ou à mordre. Edoardo, qui dormait désormais dans la chambre voisine, était apparu sur le seuil, pieds nus sur le parquet ciré, sans bruit, habitué depuis des mois à veiller sur son aîné.
Dans le bureau du rez-de-chaussée, Beatrice examinait une épaisse chemise cartonnée sous la lumière crue d’une lampe d’architecte. Son avocat, Maître Valenti, venait de quitter les lieux en lui laissant des nouvelles alarmantes. Le procès pour séquestration, violences aggravées et détournement de fonds publics devait s’ouvrir dans trois semaines, mais l’accusation se fissurait. Deux témoins clés s’étaient rétractés après avoir reçu des menaces anonymes. Pire encore, Sergio, le tortionnaire de la maison du lac, avait réussi l’impensable trois jours plus tôt : lors d’un transfert médical vers l’hôpital civil de Côme, une camionnette avait percuté le fourgon cellulaire, neutralisant les gardes avec un professionnalisme militaire. Sergio s’était volatilisé dans la nature.
Beatrice ne s’était fait aucune illusion. Lorenzo avait payé pour cette évasion. Il restait deux obstacles entre son mari et la liberté : le témoignage direct de Tommaso, et un enregistrement manquant dont Giulia Ferri, la mère de l’enfant, avait consigné l’existence dans une note sibylline avant de mourir. Une note retrouvée au dos d’un bordereau de banque : Tout est enregistré. Salle 204. S’ils me font taire, cherchez la copie chez l’archiviste.
Soudain, l’électricité se coupa net.
Le silence de la campagne environnante fut instantanément englouti par l’obscurité. Dans le bureau, seule la lueur d’une torche de secours s’alluma avec un déclic mécanique. Le cœur de Beatrice manqua un battement. Ce n’était pas une panne de secteur : le voyant rouge du standard d’alarme s’était éteint, signe que les câbles extérieurs avaient été sectionnés avec précision.
Sans hésiter, elle monta l’escalier quatre à quatre, sans faire grincer les marches. Arrivée sur le palier, elle trouva Edoardo et Tommaso collés l’un contre l’autre dans l’embrasure de la porte. Edoardo tenait fermement la main de son frère. Tommaso, le visage blême sous ses mèches brunes, fixait la fenêtre qui donnait sur l’allée des cyprès. Deux ombres venaient de franchir la grille nord.
« Maman », murmura Edoardo, la voix étranglée mais lucide. « Ils sont là. »
C’était la première fois qu’il appelait Beatrice ainsi avec cette urgence désespérée, non pas par habitude, mais pour lui signifier qu’il lui confiait sa survie. Tommaso, lui, ne tremblait pas. Quelque chose de plus dur, de plus ancien, avait refait surface dans ses yeux. Il avait reconnu la démarche lourde de l’un des intrus, cette silhouette trapue qui balançait l’épaule droite en marchant.
« C’est Sergio », souffla Tommaso dans un souffle glacé. « Il vient pour la boîte. Papa sait que je l’ai cachée. »
Beatrice s’accroupit devant eux, les prenant par les épaules. Ses doigts s’enfoncèrent dans les pulls de laine. Elle devait garder son calme, car la panique des adultes était la sentence de mort des enfants.
« Écoutez-moi bien tous les deux », dit-elle avec une autorité sans faille. « Nous n’allons pas les attendre ici. Tommaso, quelle boîte ? Qu’est-ce que Lorenzo cherche ? »
Le garçon plongea la main sous son matelas et en sortit une minuscule clé en laiton, attachée à un cordon de cuir élimé. « Maman Giulia me l’avait fait avaler le jour où ils m’ont pris. Je l’ai gardée des années dans ma bouche, puis sous une latte du plancher au lac. Elle ouvre un casier dans les anciennes cuisines de l’Hôtel Aurora. La consigne du personnel. Sergio a cherché partout dans la maison du lac après ma fuite, mais il ne savait pas où chercher. »
Un bruit de verre brisé retentit au rez-de-chaussée, suivi du grincement étouffé d’une porte forcée au pied-de-biche.
Beatrice ne perdit pas une seconde. Elle les entraîna vers l’aile est du manoir, où un escalier de service dérobé menait directement au cellier et à l’ancien passage des vendangeurs débouchant sur la colline voisine. Elle saisit son téléphone portable, constata l’absence totale de réseau : les assaillants utilisaient un brouilleur d’ondes à courte portée. Ils avaient affaire à des professionnels engagés pour nettoyer la scène et effacer définitivement le dossier Rinaldi.
Tandis qu’ils descendaient les marches de pierre dans l’obscurité suffocante, la voix rauque de Sergio résonna dans le grand hall, répercutée par les boiseries.
« Tommaso ! Petit ingrat ! Montre-toi ! Ton père a été très généreux pour qu’on règle nos comptes en famille ! Viens chercher ton dessert, gamin ! »
Le rire gras de l’homme fit frissonner Edoardo, mais Tommaso serra les dents si fort que ses mâchoires craquèrent. Le garçon tira son petit frère vers l’avant, pressant le pas. Dans les caves voutées, l’air sentait le moisi et le vin vieux. Beatrice poussa le lourd battant de chêne vermoulu qui masquait l’issue de secours et fit glisser le verrou rouillé au prix d’un effort déchirant.
Ils débouchèrent dans la nuit noire, sous des trombes d’eau. La boue engloutit leurs chaussures. Courant à travers les vignes taillées, battus par le vent glacial, ils parvinrent à la petite route départementale où la voiture de Maître Valenti, garée plus tôt chez un métayer voisin pour plus de discrétion, attendait sous un hangar. Beatrice utilisa le double des clés que l’avocat lui laissait toujours en cas de crise. Le moteur diesel vrombit dans la nuit. Elle enclencha la première, tous feux éteints pour ne pas attirer l’attention sur le chemin vicinal, avant de jaillir sur la nationale en direction de la ville.
Dans le rétroviseur, une gerbe de flammes illumina l’horizon. Les silhouettes venaient d’incendier le bureau de la villa toscane pour maquiller leur cambriolage en accident domestique.