Pourtant, au bout de ce débarcadère lustré, un homme était simplement assis à même le bois, les jambes pendantes au-dessus de l’eau cristalline. Il portait un bermuda en lin beige délavé par les marées, effiloché sur les bords, et une chemise de coton blanc froissée dont les manches étaient grossièrement retroussées jusqu’aux coudes. Ses pieds nus, tachés de poussière de corail, frôlaient la surface scintillante. Sur sa tête reposait un chapeau de paille tressée à larges bords, visiblement fatigué par les saisons. Il tenait entre ses doigts calleux une simple ligne de pêche en nylon lestée d’un plomb, qu’il faisait osciller dans l’onde avec une patience souveraine.
Cet homme se nommait Gabriel Darcy. Pour le monde extérieur, Darcy était une légende presque fantomatique, un bâtisseur d’empires et un investisseur redouté dont le consortium contrôlait des banques, des compagnies de fret maritime et des milliers d’hectares de territoires préservés. Mais ici, sous ce ciel immense, il n’aspirait qu’à redevenir le fils de marin qu’il avait toujours été dans son cœur, loin du fracas des cours de bourse et de la flatterie des antichambres d’affaires.
Le calme du rivage fut soudainement pulvérisé par un claquement sec, régulier et arrogant. Le bruit des talons aiguilles sur le bois exotique.
Victoria Saint-Germain avançait avec l’assurance de ceux qui s’imaginent pouvoir racheter le soleil. Lunettes surdimensionnées masquant la moitié de son visage rigide, robe de soie émeraude flottant au vent marin, sac de maroquinier sous le bras et parure de perles lourdes autour du cou, elle dégageait un mépris souverain. Derrière elle trottinait Laurent, son jeune assistant au teint blafard, pliant sous le poids d’un bagage cabine en aluminium et ruisselant de sueur dans son costume étriqué.
Victoria venait d’arriver par le navire rapide de quatorze heures. Fille d’un magnat de l’immobilier en pourparlers pour racheter une concession hôtelière dans la région, elle s’était persuadée que son nom lui accordait un droit de vie et de mort sur tout ce qui respirait à moins de dix kilomètres de sa personne.
Elle s’arrêta net à trois mètres de Gabriel. Ses lèvres pulpeuses, peintes d’un rouge agressif, se pincèrent dans une moue de dégoût indicible. Elle retira lentement ses lunettes de soleil, pointant une branche dorée vers le dos de l’homme.
« Toi là-bas. »
Gabriel ne bougea pas d’un millimètre. Son regard restait fixé sur le reflet bleu où dansaient quelques dorades curieuses.
« C’est à toi que je parle, espèce de sourd ! » reprit-elle d’une voix perçante, rompant la sérénité de la crique. « Laurent, c’est quoi ce spectacle hideux ? Comment la capitainerie ose-t-elle laisser un vagabond pareil traîner sur le ponton principal ? On m’avait promis un service exclusif, une île privée coupée de la plèbe ! Regarde-moi cette loque ! »
Gabriel soupira doucement, tirant sa ligne d’un coup de poignet mesuré avant de la poser sur la planche à côté de lui. Il tourna calmement la tête, dévoilant un visage aux traits marqués par le soleil, une barbe de trois jours poivre et sel, et deux yeux gris acier d’une clarté troublante.
« Bonjour, madame », dit-il d’une voix basse, sans la moindre once d’agressivité. « Le vent est agréable aujourd’hui, n’est-ce pas ? »
Victoria poussa un rire strident, un son bref et cassant qui fit fuir les mouettes posées sur les balises voisines.
« Bonjour ? Tu oses m’adresser la parole, espèce de va-nu-pieds ? Tu te crois où, exactement ? Sur une plage publique du continent ? Tu ne vois pas que tu souilles le paysage avec tes haillons poussiéreux ? »
Elle s’approcha d’un pas, ses talons claquant contre le bois lustré avec la fureur d’un verdict sans appel.
« Tu n’as rien à faire ici, pauvre type. Cet endroit est réservé aux gens d’élite, à ceux qui financent le monde. Regarde-toi… Tu dois probablement ramasser les ordures pour payer ton tabac, ou alors tu t’es faufilé depuis la barque d’un pêcheur clandestin. Laurent, appelle immédiatement la sécurité maritime ! Je veux que ce clochard soit expulsé sur-le-champ, et je veux le nom de l’agent d’accueil. Il sera viré avant ce soir ! »
Laurent déglutit péniblement. Le jeune homme, mal à l’aise, jeta un coup d’œil inquiet à l’homme assis sur le quai. Il y avait dans l’attitude du vieil homme quelque chose qui ne collait pas avec l’image d’un simple sans-abri. Ses épaules étaient droites, son regard ne cillait pas, et il ne manifestait aucune des craintes habituelles des indigents face aux foudres des puissants.
« Madame Saint-Germain… » murmura l’assistant en baissant la tête, « le bureau d’accueil est au bout de la promenade. Nous devrions peut-être nous enregistrer d’abord pour le bungalow… »
« Tais-toi, Laurent ! » le coupa-t-elle sans même le regarder. « Si nous tolérons que des pouilleux traînent là où nous marchons, où va le monde ? Les gens de cette espèce doivent apprendre à connaître leur place. Dans la boue, pas sur du teck de Birmanie ! »
Elle se tourna de nouveau vers Gabriel, les yeux flamboyants d’une indignation ridicule.
« Lève-toi de là tout de suite et débarrasse le plancher avant que je ne demande à mes hommes de jeter ta carcasse et ta pauvre ficelle au fond du chenal. »
Gabriel se leva avec une lenteur exaspérante. Grand, sec, l’allure d’un loup d’océan que rien ne semblait pouvoir ébranler, il dépassait Victoria d’une bonne tête. Il épousseta le sable invisible sur son short en toile avec un calme olympien, replaça son chapeau de paille sur son crâne et planta son regard dans celui de la jeune femme. Une ombre de sourire flottait au coin de ses lèvres.
« Mademoiselle, la beauté d’une île réside dans le silence qu’elle offre à ceux qui savent l’écouter. Votre tapage gâche la clarté de l’eau. »
Victoria devint cramoisie. Jamais de sa vie un individu de condition modeste n’avait osé lui parler sur ce ton mesuré, presque professoral.