À quelques centimètres à peine de cette merveille de mécanique italienne se tenait un homme accroupi.
Il s’appelait Julien Vaneau. Mais pour les gens qui passaient sans le voir, il n’était rien de plus qu’une silhouette sans nom, une tache sombre dans un tableau trop propre. Julien portait une vieille salopette en toile délavée, rapiécée aux genoux, maculée de cambouis noir, de traces de solvant et de rouille séchée. Ses bottes de travail en cuir usé laissaient entrevoir les fils d’une semelle fatiguée, et ses manches retroussées découvraient des avant-bras noueux striés de petites cicatrices récentes, marques d’outils glissés et d’écrous récalcitrants. Son visage, taillé à coups de serpe, portait les stigmates d’une longue journée passée les mains dans les entrailles d’un moteur : une estafilade de graisse noire barrait sa tempe gauche, et ses cheveux bruns, collés par la transpiration, s’échappaient en mèches désordonnées sous une casquette terne.
Dans sa main droite, serrée entre deux doigts noircis, Julien tenait un vieux chiffon en microfibre rêche, imprégné d’huile. Il était penché très près du flanc arrière de la supercar, le regard intensément fixé sur l’arête tranchante de l’aile arrière, là où le carbone côtoyait l’alliage ultra-léger. Il ne bougeait presque pas, fasciné par une infime imperfection, un grain de poussière incrusté dans le vernis protecteur, scrutant la courbe avec une concentration presque mystique.
À travers la vitre teintée du café attenant, deux silhouettes s’agitèrent soudain.
Maxime de La Tournelle et sa compagne Chloé venaient de régler une note exorbitante sans même regarder le montant. Maxime, trentenaire à la mâchoire carrée et aux cheveux plaqués en arrière avec une précision chirurgicale, portait un costume sur mesure en lin beige, une chemise immaculée déboutonnée au col et des mocassins sans chaussettes qui trahissaient cette désinvolture étudiée propre à ceux qui n’ont jamais eu à compter. À son poignet étincelait une montre chronographe en or rose qui valait le prix d’un studio en banlieue. Chloé marchait dans son sillage, perchée sur des talons aiguilles vertigineux, son sac de créateur au pli du coude, un gobelet en carton rempli d’un jus d’orange pressé bien frais à la main.
— Regarde-moi ça, Maxime ! s’écria soudain la jeune femme en pointant un ongle laqué d’écarlate vers la rue. Regarde ce type crasseux ! Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Il touche à la bagnole !
Maxime plissa les yeux, puis son sang ne fit qu’un tour. Son visage se contracta dans une grimace de dégoût viscéral et de colère panique. Il poussa violemment la porte vitrée du café, s’élançant sur le trottoir comme si l’on venait de violer son propre sanctuaire.
— Hé ! Toi là-bas ! Espèce de déchet, dégage tes sales pattes de là ! rugit Maxime d’une voix perçante qui fit sursauter trois passants et figea les conversations à plusieurs mètres à la ronde.
Julien ne réagit pas immédiatement. Perdu dans sa contemplation, habitué au vacarme sourd des ponts élévateurs et des clés à chocs, il mit deux secondes à comprendre que ces vociférations lui étaient adressées. Lorsqu’il commença lentement à redresser la tête, le regard encore embrumé de fatigue, Maxime était déjà sur lui.
— Tu m’as entendu, le loqueteux ? Tu vas rayer la peinture avec ta salopette dégueulasse ! Tu sais au moins ce que ça coûte, une machine pareille ? Même si tu vendais tes deux reins et ton taudis, tu ne pourrais pas te payer un seul boulon de cette jante !
Julien se releva tranquillement de toute sa hauteur. Malgré ses habits de travailleur et sa posture voûtée par des heures de labeur, il dépassait Maxime d’une demi-tête. Ses yeux, d’un gris d’acier particulièrement perçant, fixèrent calmement le jeune dandy. Il ouvrit la bouche pour désamorcer l’incident :
— Monsieur, calmez-vous. Je ne raye rien du tout. Je vérifiais simplement…
— Tu vérifiais quoi ? Tu baves dessus, oui ! Tu cherches quoi ? Un moyen de forcer la serrure ? De piquer les rétroviseurs pour aller t’acheter ta dose ? coupa Maxime en postillonant de rage. Chloé, tu as vu ce fumier ? Il allait l’abîmer avec son torchon pourri !
Chloé s’était avancée, le nez retroussé comme si l’air ambiant venait d’être contaminé par la peste. Ses lèvres fines tremblaient d’un mépris non dissimulé.
— Ces gens-là ne respectent rien, Maxime. Ils voient quelque chose de beau, de luxueux, et leur premier réflexe de parasite, c’est de vouloir le souiller par pure jalousie. Regarde ses ongles, c’est répugnant. On devrait appeler la police pour qu’ils nettoient le trottoir de ces mendiants.
— Écoutez-moi bien, mademoiselle, répondit Julien d’une voix basse, sourde et parfaitement posée, sans la moindre trace d’agressivité mais avec une fermeté minérale. Vos insinuations sont ridicules. Vous feriez mieux de surveiller vos paroles avant de vous ridiculiser publiquement.
Ce ton mesuré, dénué de la servilité ou de la panique que Maxime attendait d’un homme en haillons industriels, fit exploser les derniers remparts du self-control du jeune prétentieux.
— Tu oses nous donner des leçons, clochard ? Tu veux faire le fier ? Tiens, voilà de quoi te rafraîchir les idées et te laver un peu la gueule !
Dans un geste théâtral et vicieux, Maxime arracha le gobelet des mains de Chloé et projeta son contenu glacé en plein visage de Julien.
Le jet d’orange pressée, épais et glacé, frappa l’homme en plein front. Le liquide acide s’infiltra sous sa casquette, dégoulina dans ses yeux, coula le long de ses joues rugueuses, imbibant son col râpé et traçant de sinistres sillons clairs à travers la suie et la poussière de son visage. Des morceaux de pulpe restèrent collés à ses tempes et à ses sourcils.
Un silence de mort tomba subitement sur le trottoir.
Les clients du café s’étaient tus, pétrifiés par la gratuité et la violence de l’humiliation. Deux touristes s’arrêtèrent, l’air choqué, hésitant à intervenir. Chloé laissa échapper un petit rire nerveux, mi-gêné, mi-triomphant, tandis que Maxime jetait le carton vide aux pieds de Julien avec un mépris écœurant.