« Julian Mercier. Mai 2023. »

Derrière la porte, les coups sourds s’interrompirent net, comme si la personne à l’extérieur avait soudain reçu une décharge électrique. Le silence qui succéda à ce vacarme fut pire encore que la violence des poings. Dans le couloir, on n’entendait plus que le murmure diffus des parents admirant les bouquets de fleurs et le crissement étouffé des souliers vernis sur le parquet ciré du conservatoire.

Hélène posa la chemise cartonnée sur son buvard sans lever les yeux vers moi. Ses doigts tremblaient imperceptiblement, trahissant un malaise qu’elle s’efforçait de dissimuler derrière une contenance administrative. Je fixai la fiole ambrée, toujours emprisonnée dans son sachet en plastique hermétique, posée entre nous comme une grenade dégoupillée.

« Julian Mercier était le jeune prodige de notre session de printemps il y a trois ans, reprit Hélène d’une voix sourde, presque inaudible. Un garçon de neuf ans, brillant, mais rongé par le trac avant chaque prestation publique. Il a fait un malaise en pleine scène lors de l’interprétation du Nocturne en mi mineur de Chopin. Une chute brutale de tension, une syncope. Quand les pompiers l’ont évacué, nous avons cru à un simple épuisement nerveux causé par la pression des concours. Mais deux semaines plus tard, ses parents sont revenus ici avec un rapport toxicologique privé et une bouteille identique à celle-ci. »

Mon sang se figea. L’air de la pièce devint suffocant.

« Et qu’avez-vous fait ? demandai-je, la mâchoire si serrée que mes mots semblaient râper contre mes dents. Qu’avez-vous fait quand vous avez su ? »

Hélène ferma les yeux une fraction de seconde, écrasée par la lâcheté de son passé. « Le conseil d’administration a négocié un accord de confidentialité avec la famille Mercier. Julian a quitté l’académie, ses parents ont accepté un chèque substantiel pour couvrir les frais médicaux et préserver la réputation de l’établissement, et Nadine Sorel a juré qu’il s’agissait d’une initiative isolée, une tisane homéopathique mal dosée qu’elle croyait inoffensive. Nous l’avions mise en demeure de ne plus jamais approcher les élèves avec des substances non autorisées, sous peine de poursuites immédiates. Nous pensions qu’elle avait eu la peur de sa vie. Nous pensions que l’avertissement avait suffi. »

« Vous pensiez ? crachai-je en m’appuyant violemment des deux paumes sur le bureau en acajou. Vous avez étouffé une tentative d’empoisonnement sur un gamin de neuf ans pour préserver les dons des mécènes et l’image de marque de votre salle de spectacle. Et aujourd’hui, c’est ma fille qui se cache dans sa chambre pour me supplier de ne pas faire d’histoires parce qu’on lui a appris que ma colère allait gâcher la fête ! »

Avant qu’Hélène ne puisse articuler la moindre excuse, la poignée de la porte tourna dans un grincement sec. Nadine Sorel entra sans y avoir été invitée. Elle n’avait plus rien de la femme douce, bienveillante et patiente qui réconfortait Chloé lorsque ses petits doigts s’emmêlaient sur les touches dans les passages rapides de la Sonate au clair de lune. Ses yeux clairs étaient injectés d’une angoisse rageuse. Son tailleur noir impeccable semblait soudain trop grand pour elle. Elle referma la porte derrière elle, tourna le verrou d’un geste sec et s’adossa au panneau de bois, nous toisant tour à tour.

« Miles, écoutez-moi deux minutes, dit-elle d’un ton qui oscillait dangereusement entre la supplication feinte et l’arrogance blessée. Vous êtes en train de monter un mélodrame insensé à partir des affabulations d’une gamine terrifiée par la scène. Chloé paniquait depuis mardi. Elle pleurait à chaque mesure, ses mains étaient tellement moites qu’elles glissaient sur les ivoires. Ce n’était rien d’autre qu’un extrait de passiflore et de valériane concentrée. Quelque chose pour réguler le rythme cardiaque, rien de plus. On donne ça à des milliers de musiciens professionnels avant les auditions philharmoniques. Ce n’est pas du poison, c’est une aide, un outil pour leur permettre d’exprimer leur génie sans être paralysés par l’angoisse ! »

Je me retournai lentement vers elle, sentant chaque battement de mes tempes résonner dans mes oreilles comme un coup de masse.

« Ma fille m’a dit qu’elle s’était sentie bizarre et somnolente, Nadine. Elle a huit ans. Vous n’êtes ni son médecin, ni sa mère, ni son tuteur légal. Vous êtes une employée payée pour corriger la position de ses poignets et lui apprendre à compter les temps. Et vous l’avez menacée de représailles si elle parlait. Vous lui avez dit que j’allais tout détruire. »

Nadine tenta d’esquisser un rire incrédule, mais sa lèvre inférieure tressaillait. « Menacée ? Mais enfin, regardez-vous ! Vous êtes là, écumant de rage, prêt à faire un scandale public parce que votre fille manque de cran ! Si vous appelez la police, vous détruisez ce conservatoire, vous détruisez la chance de ces quarante enfants qui travaillent depuis neuf mois pour ce récital, et vous mettez fin définitivement au parcours de Chloé dans cette ville. Aucun professeur sérieux n’acceptera jamais d’enseigner à la fille d’un parent procédurier et hystérique. »

Elle fit un pas vers le bureau, tendant la main vers le sachet plastique. « Rendez-moi cette bouteille, Miles. Soyons raisonnables. Chloé ne jouera pas cet après-midi si vous estimez qu’elle est trop fragile. On prétextera une mauvaise grippe. Rentrez chez vous, et laissons les autres enfants vivre leur grand jour. »

Son geste vers la fiole fut l’erreur de trop. Avant même que ses doigts manucurés ne touchent le plastique, ma main se referma sur son poignet avec la force d’un étau en acier. Elle laissa échapper un hoquet de douleur, ses yeux s’écarquillant d’effroi.

« Ne touchez pas à ça, murmurai-je d’une voix d’une noirceur absolue. Vous n’avez pas seulement donné cette cochonnerie à Chloé. Elle m’a dit qu’il y avait au moins deux autres enfants. Lesquels, Nadine ? Qui d’autre avez-vous drogué cette semaine ? »

Hélène Vance se leva brusquement de son fauteuil, le visage cireux. « Nadine… Réponds-lui. Est-ce que tu as recommencé avec d’autres ? »