PARTIE 1 — LA CAMÉRA AVAIT ENREGISTRÉ LES TRENTE-SEPT SECONDES QU’ÉLÉNA VOULAIT EFFACER
À 21 h 18, une sculpture de cristal estimée à près de six millions d’euros explosa sur le marbre d’une galerie parisienne.
À 21 h 19, Éléna Vance accuse Camille Laurent de l’avoir détruite volontairement.
À 21 h 21, la caméra de sécurité prouve qu’elle mentait.
Mais ce ne fut pas la chute du cristal qui bouleversa réellement la soirée.
Ce furent les images enregistrées quarante-sept secondes avant .
La réception avait commencé deux heures plus tôt dans la Galerie Saint-Aubin , un hôtel particulier fictif du VIIIe arrondissement transformé en espace d’exposition.
Cent vingt invités
Collectionneurs
Mécènes
Conservateurs
Avocats spécialisés dans le marché de l’art.
Quelques familles qui possédaient suffisamment d’objets pour considérer les musées comme des voisins temporaires.
Au centre de la grande salle se trouvait la pièce la plus photographiée de l’exposition :
L’Éclat d’hiver
Une sculpture abstraite en cristal légèrement bleuté, haute de soixante-dix centimètres.
Créée, selon le catalogue, en 1934 par le célèbre maître verrier français Lucien Sorel .
Estimation d’assurance :
5,8 millions d’euros
Propriétaire déclaré :
Collection Delcourt
La famille de Marc.
Camille Laurent connaît très bien l’objet.
Pas parce qu’il lui appartenait.
Il ne lui appartenait pas.
Pas parce qu’elle a travaillé pour la galerie.
Ce n’était pas le cas non plus.
Camille était historienne des arts décoratifs et spécialiste des archives d’ateliers.
Depuis neuf mois, elle participait bénévolement à un groupe de recherche sur les femmes ayant travaillé dans les grands ateliers de verre français entre les deux guerres.
L’Éclat d’hiver apparaissait régulièrement dans leurs recherches.
Toujours sous le nom de Sorel.
Mais depuis plusieurs semaines, un autre nom revenait.
Jeanne Armand
Dessinatrice
Graveuse
Collaboratrice de l’atelier Sorel entre 1931 et 1936.
Presque absent des catalogues.
Camille avait trouvé dans une correspondance une phrase étrange écrite par Sorel en 1935 :
« Jeanne a enfin obtenu dans l’Éclat la tension que je cherchais depuis des mois. »
Cela ne prouvait pas qu’elle était l’auteure de la sculpture.
Mais cela justifiait de regarder.
Et Camille regardait
Ce soir-là, elle portait une robe de satin ivoire et une étole de soie légère.
Marc Delcourt, son compagnon depuis quatre ans, discutait dans la salle voisine avec plusieurs administrateurs de la fondation familiale.
Marc était l’actuel président de la Fondation Delcourt pour les Métiers d’Art.
Il n’en gérait pas quotidiennement les collections.
Cette responsabilité appartenait à sa demi-sœur :
Elena Vance.
Trente-huit ans.
Robe de velours bordeaux.
Diamants.
Longs cheveux sombres.
Éléna connaissait chaque collectionneur important par son prénom et presque chaque conservateur par ce qu’il espérait obtenir de la famille Delcourt.
Elle avait repris la gestion patrimoniale après la mort de leur père, quatre ans plus tôt.
Et elle considérait Camille comme un problème depuis environ six mois.
Pas parce que Camille avait commis une faute.
Parce qu’elle posait des questions.
— Tu la regardes encore ?
La voix d’Éléna arriva derrière elle.
Camille se retourna.
— La sculpture ?
— Oui.
— C’est une exposition. C’est généralement ce qu’on fait.
Éléna sourit.
— Avec toi, j’ai toujours l’impression qu’il y a un interrogatoire derrière chaque regard.
— Seulement quand les archives me donnent une raison.
Éléna suivit son regard.
— Encore Jeanne Armand ?
— Encore.
— Aucun spécialiste sérieux n’a remis l’attribution à Sorel en cause.
— Je ne la remets pas encore en cause.
Je vérifie.
— Nuance confortable.
Camille sourit.
— Les nuances évitent beaucoup de mauvaises restitutions.
Le visage d’Éléna se ferma légèrement.
— Tu devrais profiter de la soirée.
— C’est ce que je fais.
Camille contourna le socle.
Son étole glissa légèrement contre la corde de velours.
Elle ne vit pas la main d’Éléna.
Deux doigts saisirent discrètement le tissu.
Puis tirèrent.
Brutalement.
Camille fut ramenée en arrière.
Son pied glissa.
Elle se retourna instinctivement.
Sa paume heurta le bord du piédestal.
La prise vibre.
L’Éclat d’hiver oscilla.
Une première fois.
Puis une seconde.
Les conversations cessèrent.
Camille tendit la main.
Trop tard.
La sculpture est en train de basculer.
Le cristal frappa le marbre.
ACCIDENT.
Le son fut immense.
Des dizaines d’éclats glissèrent sous les chaussures des invités.
La partie supérieure se sépara de la base.
Un morceau triangulaire roula jusqu’au pied d’un serveur.
Camille resta figée.
— Non…
Éléna lâcha immédiatement l’étole.
Puis recula d’un pas.
— Elle l’a détruite volontairement !
Camille se retourna.
— Quoi ?
— Je l’ai vue !
Éléna désigna les fragments.
— Elle était furieuse depuis son arrivée.
Elle cherchait depuis des semaines une raison de discréditer cette œuvre.
— Tu m’as tirée en arrière.
— C’est faux.
Plusieurs invités murmuraient déjà.
Camille vit leurs regards.
Certains la connaissaient.
D’autres seulement de réputation.
Mais dans une pièce pleine d’objets de plusieurs millions, la première version prononcée assez fort pouvait devenir la vérité provisoire.
Le directeur de la galerie, Antoine Mercier, arriva en courant.
— Personne ne touche aux fragments !
Deux agents de sécurité se placèrent autour du périmètre.
Éléna répéta :
— Elle l’a fait exprès.
Antoine regarda Camille.
— Madame Laurent ?
Camille ouvrit la bouche.
Mais Marc venait d’entrer.
Il s’arrêta.
Il vit d’abord le cristal brisé.
Puis Camille.
Puis Éléna.
Mauvais ordre.
Éléna changea immédiatement de visage.
Ses épaules tremblèrent.
— Marc…
Elle a perdu le contrôle.
Marc regarda Camille.
Une seconde.
Une seule.
Mais Camille la sentit.
Cette fraction de doute.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
demanda-t-il.
Camille ne répondit pas immédiatement.
Elle leva les yeux.
Au-dessus du socle, fixée dans l’angle d’une corniche :
une caméra.
Petite lumière rouge.
Actif.
Camille regarda Éléna.
— Alors regardons ce qui s’est vraiment passé.
Le visage d’Éléna se vida.
Antoine demanda une tablette de sécurité.
La vidéo fut chargée.
21 h 18 min 04.
Camille devant la sculpture.
Éléna approche.
Conversation.
Puis Camille se déplace.
L’étole touche la corde.
La main d’Éléna apparaît.
Zoom.
Ses doigts attrapent la soie.
Tirent.
Camille perd l’équilibre.
Heurte le socle.
Chute de la sculpture.
Silence.