Lucas.
Matthieu Renaud demeura pétrifié, la main encore à demi levée vers l’épaule du garçon. Une onde glacée traversa sa poitrine, chassant d’un coup l’épuisement qui lui broyait les tempes depuis trente-six heures. Ses yeux injectés de sang passèrent du visage émacié de sa mère aux traits impassibles du gamin. Ce dernier se tenait bien droit, serrant contre son vieux tee-shirt délavé le coffret en noyer patiné, dont les arabesques gravées dans le bois semblaient luisantes de sueur et d’usure.
— Maman ? répéta Matthieu dans un souffle brisé. Maman, c’est moi, c’est Matthieu. Tu m’entends ?
Mais les paupières d’Hélène retombèrent aussitôt. La brève lueur de conscience s’éteignit comme une bougie soufflée par un courant d’air. Le tracé vert sur l’oscilloscope, qui s’était affolé l’espace d’un instant, reprit son ondulation régulière, lancinante et sans appel. Le docteur Bernard s’approcha vivement, sortant une petite lampe torche de sa poche pour scruter les pupilles de la vieille femme. Après quelques secondes d’une inspection minutieuse, le praticien se redressa lentement, secouant la tête avec une prudence désolée.
— C’était une réaction réflexe, murmura le médecin d’une voix feutrée pour ne pas briser la quiétude morbide des lieux. Un sursaut neurologique provoqué par le stimulus sonore. Ne vous bercez pas d’illusions trop hâtives, monsieur Renaud. Son état demeure d’une gravité extrême. Les lésions temporales sont profondes.
Matthieu ne l’écoutait déjà plus. Toute sa fureur, contenue depuis des jours face à l’impuissance de la médecine, venait de trouver une cible tangible. Il se retourna brusquement vers l’enfant.
— Qui es-tu ? répéta-t-il, la voix rauque, vibrant d’une colère sourde qui masquait mal une terreur viscérale. D’où sors-tu cette boîte ? Et comment se fait-il que ma mère connaisse ton prénom ? Réponds-moi !
Lucas ne cilla pas. Il avait ce regard particulier des enfants qui ont grandi trop vite dans la précarité des ruelles sombres, des enfants habitués aux voix dures des adultes et aux lendemains incertains. Ses grands yeux noisette brillaient pourtant d’une détermination farouche, dénuée de toute crainte.
— Elle s’appelle Hélène pour vous, dit le jeune garçon d’une voix posée, étonnamment mature pour ses dix ans. Mais pour moi, c’était la dame aux oiseaux du square Montcalm. Elle venait tous les mardis et vendredis matin. Elle m’apportait des croissants chauds et des livres avec des dessins d’étoiles. Et il y a deux semaines, elle m’a donné cette boîte. Elle m’a fait jurer sur ce que j’avais de plus cher au monde.
— Jurer quoi ? grinça Matthieu en faisant un pas menaçant.
— Elle m’a dit : “Lucas, si un jour je ne viens pas pendant une semaine entière, c’est que mon cœur aura oublié de battre. Alors tu prendras cette boîte, tu chercheras l’hôpital central, et tu viendras me réveiller. Mais surtout, tu ne dois la donner à personne d’autre qu’à l’homme qui ressemble à cette photo.”
Lucas glissa ses doigts fins dans la poche distendue de son pantalon trop large et en tira un rectangle de papier jauni, écorné sur les bords. Matthieu le lui arracha presque des mains.
L’image datait d’une quinzaine d’années. On y voyait Matthieu à l’âge de vingt ans, souriant, les bras croisés devant l’ancienne maison familiale de banlieue. Mais ce qui arracha un sanglot étranglé au jeune homme ne fut pas son propre visage d’antan. C’était la silhouette à ses côtés : une jeune fille aux yeux clairs, vêtue d’une robe d’été bleu ciel, qui riait aux éclats en tenant un pendentif entre ses paumes.
Claire. Sa sœur cadette.
La sœur dont le nom était devenu un tabou absolu, une cicatrice béante que personne n’osait plus effleurer dans la maison des Renaud depuis onze longues années. Claire, qui avait quitté le domicile familial un soir d’orage après une violente dispute avec leur père, emportant avec elle une rancœur indicible et coupant tout contact du jour au lendemain. Leur père était mort trois ans plus tard d’un infarctus sans l’avoir jamais revue, et Hélène s’était murée dans une solitude digne mais dévastatrice, refusant d’admettre que sa fille unique pût avoir disparu à jamais.
— Elle… elle t’a parlé d’elle ? balbutia Matthieu, les doigts tremblants sur le cliché.
— Non, répondit Lucas. Elle m’a seulement dit que la musique était la clé d’un coffre que personne ne pouvait voir. Et qu’à l’intérieur du bois, il y avait le secret pour sauver deux vies. La sienne, et celle de quelqu’un qui est enfermé dans la nuit.
Un frisson glacial parcourut l’échine de Matthieu. Il examina de plus près l’objet que le garçon tenait toujours précautionneusement. C’était une boîte de marqueterie fine, ornée de motifs floraux et de spirales en laiton vieilli. Sur le couvercle, un chiffre romain apparaissait en filigrane : XI. Onze. Le nombre exact d’années écoulées depuis la disparition de Claire.
Avant que Matthieu ne pût poser une autre question, la porte de la chambre s’ouvrit à la volée. Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un costume sombre impeccable et d’un manteau de laine grise, entra d’un pas assuré. Son visage taillé à la serpe affichait une gravité feinte, mais son regard dur balaya immédiatement l’espace, s’arrêtant avec une fixité aiguë sur la boîte dans les bras de l’enfant.
C’était Me Robert Vaneck, le notaire et gestionnaire de patrimoine historique de la famille Renaud, mais aussi l’ancien associé du père de Matthieu. C’était lui qui, depuis une semaine, pressait Matthieu de signer les autorisations de tutelle d’urgence et la mise sous séquestre des propriétés familiales, arguant d’un endettement soudain et inexpliqué de la vieille dame.
— Matthieu, enfin, lança Vaneck d’un ton faussement compatissant en refermant la porte derrière lui. Je viens d’apprendre pour l’alerte cardiaque de votre mère par l’accueil. Les médecins m’avaient pourtant assuré que les visites étaient restreintes au cercle immédiat. Que fait ce garnement ici ? Qui l’a laissé pénétrer dans un service de réanimation ?
Lucas recula instinctivement d’un pas, ses épaules se raidissant au son de cette voix. Il leva les yeux vers Vaneck, et une lueur d’effroi passa dans son regard d’enfant.