Vera ne répliqua pas. Ses doigts s’enfoncèrent dans l’éponge humide, pressant l’eau sale au fond de l’évier en fonte. Il y avait dans son silence une sédimentation ancienne, une couche épaisse de résignations accumulées jour après jour, heure après heure, depuis le matin où elle avait franchi le seuil de cet appartement communautaire transformé en citadelle familiale. Huit ans. Huit années à polir le parquet en chêne avec de la cire d’abeille, à doser le sel dans les soupes pour ménager la tension artérielle de la vieille femme, à marcher sur la pointe des pieds dans le long corridor pour ne pas troubler les siestes sacrées de quatorze heures.

Sonya arriva dans la cuisine, les pieds nus claquant doucement sur le linoléum jauni. Elle tenait contre sa poitrine un ours en peluche auquel il manquait un œil de verre, son trésor de guerre.

« Maman, j’ai soif. »

La voix d’enfant brisa le silence feutré. Nina Sergeevna tourna lentement la tête, ses sourcils fins se haussant d’un millimètre.

« Tes pantoufles, Sonya. Combien de fois dois-je répéter que le sol apporte le froid dans les bronches ? Tu as six ans, tu devrais savoir te chausser avant de quitter la chambre. »

La petite fille se figea, les orteils recroquevillés sur le sol froid. Vera s’essuya rapidement les mains à son tablier, s’accroupit à la hauteur de sa fille et lui tendit un verre d’eau tiède préparé d’avance.

« Va mettre tes chaussons de feutre, mon cœur. Ensuite on préparera ton cartable pour l’école du quartier. »

Sonya but d’un trait, les yeux inquiets fixés sur la grand-mère qui avait déjà repris la contemplation de sa soucoupe. L’enfant s’éclipsa sans un bruit, glissant comme une ombre le long des murs décrépis du couloir. Dans cette maison, grandir signifiait apprendre à disparaître.

Roman fit son apparition vers dix heures, les yeux bouffis d’un sommeil sans repos, traînant ses savates en cuir râpé. Il embrassa distraitement sa mère sur la tempe, ignorant délibérément le regard de Vera qui terminait d’éplucher des pommes de terre pour le déjeuner.

« Tu as du café chaud ? » demanda-t-il d’une voix pâteuse.

« Dans la cafetière italienne. Il reste une tasse », répondit Vera sans lever la tête.

Alla surgit à son tour, un peignoir en soie mauve flottant autour de ses chevilles, une serviette de bain immaculée nouée en turban sur sa tête. Elle dégageait une odeur entêtante de musc et de tabac blond de contrebande.

« Maman chérie, la pression de l’eau est encore tombée au milieu de mon shampooing », lança-t-elle en se laissant tomber sur le tabouret le plus proche. « C’est absolument insupportable. Comment faites-vous pour vivre avec une plomberie du siècle dernier ? À Prague, même dans les quartiers populaires, les appartements sont rénovés selon les normes européennes. »

« Nous faisons avec ce que nous avons, ma fille », soupira Nina Sergeevna d’un ton mielleux qui fit frémir Vera. « Mais tu as raison, c’est pénible. Roman, tu devrais enfin appeler un plombier privé. Ton cousin Vadim disait qu’il connaissait un artisan très sérieux. »

« Ça coûte cher, maman », grogna Roman en soufflant sur son café noir. « L’entreprise ne verse plus les primes depuis trois mois. »

« Il ne s’agit pas de luxe, mon fils », intervint Alla en allumant une cigarette fine sans même demander la permission, soufflant la fumée bleutée vers la fenêtre fermée. « Il s’agit d’hygiène élémentaire. D’ailleurs, à ce propos, maman, nous devrions peut-être envisager de changer la disposition générale des pièces si je dois m’établir ici pour relancer mon agence de voyages d’affaires. La petite chambre me sert de couchage, mais elle est trop sombre pour recevoir des clients ou même pour passer des visioconférences décentes avec mes partenaires d’Europe centrale. »

Vera s’arrêta net. Le couteau d’office resta suspendu au-dessus d’une pomme de terre à moitié pelée. Elle releva la tête, son regard croisant celui d’Alla à travers le rideau de fumée.

« Qu’est-ce que tu entends par changer la disposition des pièces, Alla ? »

Alla esquissa un demi-sourire, tapotant sa cendre dans une coupelle en faïence réservée d’ordinaire aux confitures d’abricot.

« Rien de dramatique, Vera. Ne monte pas tout de suite sur tes grands chevaux. Je disais simplement que la grande chambre, celle où vous êtes tous les trois avec Roman et la petite, a deux grandes fenêtres sur la cour plantée d’érables. C’est beaucoup plus représentatif. On pourrait facilement installer une séparation amovible. Vous prendriez mon espace actuel, qui suffit largement pour un couple et un enfant de cet âge, et j’aurais un vrai bureau digne de ce nom. Maman pense que ce serait bien plus logique pour l’économie familiale. »

Le silence retomba sur la cuisine, plus dense que la fumée de tabac. Vera se tourna vers son mari. Roman fixait l’anse de sa tasse en faïence avec une concentration disproportionnée, comme si sa survie immédiate dépendait de l’observation minutieuse des craquelures de l’émail.

« Roman ? » murmura Vera. Sa voix était si basse qu’elle semblait venir d’outre-tombe.

L’homme remua inconfortablement sur sa chaise en bois bancale. Il se racla la gorge, chercha une contenance, puis leva enfin des yeux fuyants vers son épouse.

« Écoute, Vera… Alla n’a pas tout à fait tort sur le fond. Elle essaie de remonter une affaire après l’échec de son mariage. Si elle gagne de l’argent, cela nous aidera tous à payer les charges qui explosent avec l’hiver qui approche. Sonya est toute petite, elle n’a pas besoin de tant de clarté. Elle passe ses journées à gribouiller sur ses genoux de toute façon. »

« Sonya n’a pas besoin de lumière ? » répéta Vera, et chaque syllabe résonna comme une pierre tombant dans un puits sec. « Tu es en train de dire à ta propre femme que ta fille de six ans n’a pas le droit d’avoir une fenêtre convenable pour grandir parce que ta sœur veut jouer à la femme d’affaires avec les débris de sa vie pragoise ? »