La comédie grotesque avait assez duré. La sidération laissait place à une lucidité tranchante comme une lame d’acier trempé.
« Posez ce stylo », dit Svetlana. Sa voix ne tremblait plus du tout. Elle était devenue basse, glaciale, posée avec un calme presque dangereux.
Vera Nikolaevna releva à peine le nez, le sourcil froncé par une condescendance professionnelle toute feinte. « Madame, comprenez bien que ce rapport a une valeur consultative officielle pour votre époux. Entraver ma mission ne fera qu’aggraver votre dossier concernant votre stabilité émotionnelle et votre aptitude— »
« Taisez-vous. »
Svetlana franchit la distance qui les séparait en deux enjambées. Elle n’était pas particulièrement grande, mais elle portait en elle la force brute de dix années de travail acharné, de nuits blanches passées sur des bilans comptables et des chantiers d’investissement, payant chaque mètre carré de ces quatre-vingt-cinq mètres carrés de parquet de chêne sans l’aide d’aucun homme, et certainement pas de la famille Morozov.
D’un geste net, précis, sans une once d’hésitation, Svetlana arracha le carnet des mains de l’inconnue.
« Mais vous êtes folle ! » s’écria l’experte en reculant d’un pas, heurtant la commode de l’entrée. « Raïssa Petrovna, votre belle-fille présente des signes évidents d’agressivité incontrôlée ! »
Raïssa Petrovna se leva d’un bond, son faux sourire d’aristocrate de banlieue s’effondrant pour révéler un masque de haine pure. « Svetlana ! Rends ce carnet immédiatement ! De quel droit te comportes-tu comme une sauvageonne ? Tu confirmes exactement ce dont Igor m’a parlé ! Tu es hystérique, tu refuses ton rôle de femme, et maintenant tu agresses une représentante agréée ! »
Svetlana ne prit même pas la peine de lire les notes absurdes gribouillées à l’encre bleue. Sous les yeux ébahis des deux femmes, elle déchira le cahier en deux, puis en quatre, et jeta les lambeaux de papier directement au visage de Vera Nikolaevna.
« Vous avez exactement trente secondes pour quitter mon appartement, » murmura Svetlana en désignant la porte d’entrée grande ouverte sur le palier. « Si dans trente secondes vous êtes encore là, j’appelle la police pour violation de domicile, tentative d’extorsion et intrusion avec préméditation. Et croyez-moi, ma belle-mère pourra chanter tous les airs d’opéra qu’elle voudra, le titre de propriété est à mon unique nom de jeune fille. Vous, la prétendue spécialiste, vous expliquerez au commissariat ce que vous faites un samedi matin à fouiller les tiroirs d’une citoyenne sans mandat de perquisition. »
Vera Nikolaevna pâlit subitement. Son masque administratif craqua sous la réalité juridique. Elle n’était rien d’autre qu’une conseillère privée de pacotille, payée au noir par des belles-mères aigries pour fabriquer de faux rapports psychologiques destinés à faire chanter des épouses vulnérables.
« C’est inadmissible… une sauvagerie pareille… Raïssa, je refuse d’intervenir dans ces conditions ! » couina la femme au manteau gris en ramassant à la hâte sa mallette en cuir et son parapluie.
« Vera, attends ! Ne pars pas, elle bluffe ! » cria Raïssa, déstabilisée. « Igor arrive ! Il a les clés, il a son mot à dire ! »
« Sortez », répéta Svetlana en pointant un index rigide vers la porte.
Vera Nikolaevna ne demanda pas son reste. Sentant le piège légal se refermer et voyant la détermination implacable dans les yeux verts de Svetlana, elle se faufila le long du mur et détala dans le couloir de l’immeuble comme un rat apeuré, ses talons claquant frénétiquement sur le carrelage de la cage d’escalier.
Il ne restait plus que Raïssa Petrovna.
La belle-mère tenta une dernière manœuvre d’intimidation. Elle croisa les bras sur sa poitrine étriquée, redressant son menton ridé. « Tu as perdu la tête, ma fille. Quand Igor va savoir comment tu as traité notre invitée, il prendra les mesures nécessaires. Tu crois que cet appartement te rend intouchable ? Un mariage, c’est une mise en commun. Mon fils t’a fait l’honneur de son nom. Il t’a donné un statut social. Et toi, tout ce que tu trouves à faire, c’est de jouer les petites directrices tyranniques. »
Svetlana s’approcha si près d’elle que la vieille femme dut reculer de quelques centimètres, heurtant le chambranle.
« Raïssa Petrovna. Vous allez sortir par cette porte par vos propres moyens, ou je vous jette dehors comme le sac de venin que vous êtes. Votre fils ne m’a rien donné du tout. C’est moi qui paie les courses, c’est moi qui ai financé les vacances en Turquie que vous vous êtes empressée de vanter à vos amies, et c’est moi qui entretiens cette maison pendant qu’Igor passe ses week-ends à prétendre chercher des financements pour sa start-up fantôme. Si vous ne partez pas à l’instant, je contacte les services fiscaux pour leur parler de la location illégale de l’appartement de votre défunte tante dont vous touchez les loyers en liquide. Nous verrons qui a le plus à perdre. »
Le visage de la vieille femme passa d’un rouge violent à une teinte verdâtre d’effroi. Svetlana connaissait ce secret de famille, une conversation qu’Igor avait laissée échapper un soir d’ivresse. Elle n’avait jamais songé à s’en servir, trouvant ces mesquineries indignes. Mais aujourd’hui, les règles de la guerre avaient changé.
« Monstrueuse… Tu es une femme froide, sans cœur. Tu finiras seule, desséchée au milieu de tes dossiers ! Mon fils te quittera ! » cracha Raïssa en s’engouffrant sur le palier.
« C’est tout ce que j’espère », répliqua froidement Svetlana avant de claquer la lourde porte blindée au nez de sa belle-mère. Le verrou s’enclencha avec un claquement métallique lourd, définitif, qui résonna dans tout l’appartement désormais silencieux.
Pendant plusieurs minutes, Svetlana resta immobile dans le vestibule, le dos appuyé contre le bois massif de la porte. Ses mains, enfin, se mirent à trembler. Une vague d’adrénaline pure traversa son corps, lui coupant le souffle. Elle regarda les morceaux de papier déchirés éparpillés sur le parquet ciré, les traces de pas boueuses menant jusqu’à son canapé immaculé, la tasse de café abandonnée qui avait tiédi sur la table basse.