Victoria régnait sur cette métropole de verre et d’acier exactement comme son père l’avait fait avant elle : non par le charme ou l’intelligence, mais par l’épaisseur démesurée de ses comptes offshore et la cruauté méthodique de ses représailles. Le faisceau blanc d’un projecteur zénithal caressait le drapé lourd de sa robe haute couture, projetant des éclats stridents sur les arêtes dures de son visage botoxé. Le menton dressé, les pupilles dilatées par un cocktail de vodka pure et d’arrogance héréditaire, elle fixait cette femme aux cheveux d’ébène arrêtée près de la fontaine en marbre noir d’Italie. Une silhouette immobile, souveraine d’un calme que les lâches massés autour d’elles prenaient pour de la paralysie.

« Hors de mon chemin », avait sifflé Victoria, balayant l’air d’un poignet lourd de trois rangs de saphirs birmans. L’odeur lourde et presque funéraire de son gardénia masquait à peine la sueur tiède de la foule. Ses talons aiguilles claquaient comme des coups de stylet sur les dalles lustrées. « C’est ma soirée. Mes fondations. Mon empire. Et vous n’avez pas la moindre existence légitime sous ce plafond. »

Elena n’avait pas cillé. Le vent glacial venu des terrasses ouvertes sur la baie gonflait les lourds rideaux de velours cramoisi, apportant l’odeur du bitume mouillé et du sel marin. Ses mains gantées de cuir noir d’agneau pendaient le long de ses hanches, immobiles. Ni tremblement, ni esquive. Juste une attention chirurgicale.

La suite s’était enchaînée dans une violence fulgurante. L’insulte de Victoria, ses ongles vernis de carmin plongeant vers le visage de l’intruse, le claquement d’un verre tombant en éclats sur les marches de l’estrade, puis cette riposte d’une sauvagerie millimétrée. En un quart de seconde, la main gantée d’Elena avait broyé l’articulation de Victoria, arrachant un hurlement guttural à la reine de la ville. Les gardes du corps, deux armoires à glace de la sécurité privée postées près des colonnes corinthiennes, n’avaient pas bronché d’un pouce. Leurs yeux étaient restés fixés droit devant eux, rivés au vide, paralysés par un ordre supérieur reçu par oreillette quelques minutes plus tôt.

Puis le choc sourd. Elena avait rejeté la mondaine d’une seule poussée maîtrisée, l’envoyant s’étaler dans un froissement ridicule de tulle et d’or au milieu des débris de cristal. Victoria s’était retrouvée à terre, les genoux écorchés, la gorge comprimée par un spasme d’incrédulité brute.

« Vous ne savez pas qui je suis », avait lâché Elena, sa voix douce et basse s’infiltrant dans les moindres recoins de la voûte silencieuse. « Mais au lever du jour, vous n’aurez même plus de maison sous laquelle vous abriter. »

Victoria, rampant presque pour fuir cette ombre blanche qui la dominait, avait senti remonter une mémoire qu’elle croyait étouffée sous des millions de dollars de pots-de-vin et dix années de silence complice. Ce port de tête altier, cette cicatrice fine comme un cheveu coupant la queue de son sourcil gauche, ce regard d’un vert d’eau glacée qui ne cillait jamais…

« Attendez… » avait balbutié Victoria en s’agrippant aux pierres froides, les phalanges blanches de terreur. « Ce visage… Vos traits… Vous êtes une Vance ?! »

Elena s’agenouilla lentement, posant un genou gainé de drap blanc à quelques centimètres du visage blême de sa rivale. Elle ne haussa pas le ton. Le microphone miniature agrafé au revers de son smoking, discrètement relié à la régie générale de la salle, capta le moindre grain de son murmure pour le renvoyer en écho dans les seize enceintes dissimulées derrière les tentures.

« Je ne suis pas simplement une Vance, Victoria. Je suis Hélène. La fille aînée d’Arthur Vance. Celle que ton père et toi avez enfermée dans l’aile psychiatrique de Saint-Jude il y a douze ans, après avoir maquillé l’assassinat de ma mère en accident de canot à moteur. Celle dont vous avez signé le certificat de décès par noyade avant de vous approprier la totalité des parts du consortium maritime. »

Un murmure horrifié, semblable au froissement d’un million d’ailes d’insectes, balaya les rangs des convives. Les sénateurs présents reculèrent d’un pas. Les banquiers de Wall Street baissèrent la tête vers leurs coupes, refusant soudain d’être associés par le regard à la femme à terre.

« C’est impossible », suffoqua Victoria, crachant une mèche de cheveux collée à ses lèvres par la sueur. « Tu as brûlé là-bas. Le pavillon Sainte-Anne a été rasé par les flammes en novembre 2014. J’ai vu les rapports médico-légaux ! J’ai payé… J’ai vu les restes calcinés ! »

« Tu as payé le Dr Morvan pour qu’il te remette un pot de cendres anonymes, en effet », reprit Hélène sans la moindre trace d’émotion dans les yeux. « Mais Morvan aimait l’argent, Victoria. Et il se trouve que j’avais encore accès aux comptes fiduciaires secrets ouverts par mon grand-père à Genève. Comptes dont ton père ignorait l’existence. Il lui a suffi de deux cent mille francs suisses pour me faire sortir par les cuisines une heure avant l’incendie que tu avais toi-même commandité pour effacer les traces de tes injections de sédatifs. »

Victoria tenta de se redresser, mais ses talons glissaient sur le champagne répandu. Elle chercha du regard son fiancé, Julian Ward, l’héritier du premier groupe sidérurgique du continent, qui se tenait à dix pas de là.

« Julian ! » cria-t-elle, une note d’hystérie aiguë déchirant son timbre d’ordinaire si posé. « Fais quelque chose ! Appelle la police ! Fais virer cette usurpatrice ! Elle est armée, elle délire ! Julian ! »

Le jeune homme, élégant dans son smoking sur mesure taillé à Savile Row, ne fit pas un geste. Il tenait son verre d’une main ferme, les yeux rivés sur les dalles de marbre. Quand il releva enfin le regard vers Victoria, il n’y avait plus en lui ni dévotion, ni passion servile. Seulement le dégoût froid d’un associé qui constate la faillite irrémédiable d’une entreprise douteuse.

« Julian ? » répéta-t-elle dans un souffle étranglé.