Le stand de tir de Blackwood Falls avait retrouvé son calme habituel, ou du moins ce qui y ressemblait. L’odeur âcre de cordite flottait toujours dans les allées désertes, mêlée à l’humidité d’un automne qui refusait de céder la place à l’hiver.

Jack Morrison était assis sur une caisse de munitions retournée dans le hangar principal. Son fusil de compétition, une pièce d’orfèvrerie en fibre de carbone d’une valeur de douze mille dollars, reposait négligemment dans son étui ouvert, démonté à moitié. Pour la première fois depuis ses débuts sur le circuit national, le champion n’avait aucune envie d’ajuster une hausse ou de vérifier la fluidité d’une culasse. Chaque certitude qu’il avait patiemment empilée au cours des dix dernières années semblait s’être effondrée le jour où Emma Carter avait traversé son propre tir, sans un mot, sans même un regard de défi.

La porte de fer grinça sur ses gonds rouillés. Daniel entra, un dossier de carton brun sous le bras.

— Tu n’es pas rentré chez toi ? demanda le vieux régisseur en retirant sa casquette trempée par la bruine.

— Je n’arrive pas à dormir, Daniel, répondit Jack d’une voix rauque. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois la dérive du vent sur son tir. Elle n’a pas seulement tiré dans mon impact pour prouver sa supériorité. Elle m’a montré que je lisais l’air comme un amateur. Pourquoi un tireur de ce niveau choisirait-il de s’effacer du monde ?

Daniel ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha de la longue table en chêne où les scores étaient autrefois compilés à la main. Il posa le dossier devant Jack.

— Parce que ce niveau-là ne s’apprend pas sur un pas de tir pour remporter des trophées dorés, Jack. Ça s’apprend dans des trous creusés dans la boue glacée, en restant immobile pendant trente-six heures à attendre que quelqu’un meure.

Jack posa la main sur la couverture usée.

— L’officier qui est venu la chercher… le colonel Vance. Que voulait-il ?

— Ce qu’ils veulent tous quand leurs erreurs passées reviennent à la surface, dit Daniel en allumant une vieille lampe de bureau dont l’ampoule grésillait. Le programme Ombre n’était pas une simple unité d’élite. C’était le dernier recours de l’état-major pour les théâtres d’opérations non reconnus. Emma n’était pas seulement une tireuse de précision hors pair. Elle était le verrou de sécurité d’opérations diplomatiques que personne n’assumerait jamais devant un tribunal. Mais il y a huit ans, à la frontière du nord, son unité a été prise au piège.

— Une embuscade ?

— Une trahison délibérée, coupa Daniel avec une lueur sombre dans les yeux. Un échange d’intérêts au plus haut niveau. Le commandement a ordonné à son observateur et à son équipe de tenir une position indéfendable pour couvrir une fuite politique. Emma a refusé d’abandonner ses hommes. Elle a pris son fusil, a désobéi aux ordres de repli et a éliminé quatorze cibles en une seule nuit pour permettre à trois jeunes recrues de franchir la frontière vivantes. Puis, elle a disparu des écrans radar. Elle savait que si elle restait dans l’armée, elle finirait devant une cour martiale ou dans un cercueil sans nom.

Jack fixa la photo agrafée sur la première page du rapport. Emma y apparaissait plus jeune, les cheveux coupés très court, le regard déjà aussi distant que le jour où elle s’était présentée ici avec son vieux chandail gris.

— Et maintenant ? demanda Jack. Si Vance sait où elle est…

— Vance ne cherche pas à la punir, murmura Daniel. C’est bien pire. Il est venu la supplier.

À quinze kilomètres de là, à l’orée d’une forêt de pins denses qui bordait la réserve nationale, une maisonnette en bois isolé laissait échapper un mince filet de fumée bleue par sa cheminée de pierre.

Emma Carter nettoyait méticuleusement une pièce de son poêle à bois. Ses mains, aux jointures marquées par des engelures anciennes, travaillaient avec la même économie de gestes que celle observée par le public sur le stand de tir. Pas un faux mouvement. Une précision mécanique, presque hypnotique.

Le bruit sec d’une branche brisée à l’extérieur rompit le silence de la clairière.

Emma ne sursauta pas. Elle ne se précipita pas non plus vers une arme. Elle reposa la pièce métallique sur la table en bois brut, essuya ses paumes sur un chiffon de lin propre et s’assit calmement, attendant que la porte s’ouvre.

Le colonel Vance apparut sur le seuil, la pluie ruisselant sur son imperméable sombre. Derrière lui, deux hommes en civil, la posture raide et le regard balayant les bois, restèrent en retrait sous le porche.

— Vous n’avez pas changé vos habitudes, Emma, dit Vance en refermant la porte derrière lui. Toujours aussi difficile à surprendre.

— Vous avez mis huit ans à me retrouver, Arthur, répondit-elle sans lever la tête. Et vous n’auriez jamais réussi si un jeune champion arrogant n’avait pas attiré les projecteurs sur un stand de province. Qu’est-ce qui vous amène dans mes bois ?

Vance ôta ses gants en cuir noir. Ses tempes étaient grises, son visage buriné par des années de couloirs feutrés et de secrets toxiques.

— Gabriel Kovic est en ville.

Le silence retomba lourdement dans la pièce, seulement troublé par le crépitement d’une bûche dans le foyer. Emma cessa de respirer pendant une seconde entière. Le nom de Kovic appartenait à une vie qu’elle avait enterrée sous des couches épaisses d’anonymat et de travail manuel. Kovic : l’homme qui avait commandité l’opération de la crête noire, l’homme qui avait vendu son équipe pour une valise de titres au porteur et qui s’était ensuite réfugié derrière des passeports diplomatiques intouchables.

— Kovic est sous protection d’un cartel est-européen depuis des années, dit-elle d’une voix neutre. L’armée a classé le dossier.

— Il ne bénéficie plus de leur protection, reprit Vance en avançant vers la table. Il est venu ici, sur notre territoire, pour négocier un passage sûr avec des diplomates corrompus. Il a loué un domaine privé dans la vallée, à trois kilomètres d’ici, entouré d’une milice privée surarmée. Nos agences régulières ne peuvent pas intervenir officiellement sans provoquer un incident international majeur.