Il regarda le vide quelques secondes de plus. L’écume blanche avait déjà englouti la silhouette de dentelle claire. L’immensité de l’océan semblait refermer ses lèvres salées sur le secret sans laisser la moindre ride, le moindre vestige. Jason se redressa, lissa le revers de son costume de lin immaculé, ajusta sa cravate de soie bleue et fit deux pas en arrière vers la cabine pressurisée. Son souffle était court, non de panique, mais de triomphe. En quelques fractions de seconde, les cinquante-deux années de labeur acharné, les gratte-ciels, les consortiums hôteliers et les millions d’Eleanor Whitmore venaient de changer de propriétaire.

Le notaire, assis sur la banquette arrière, les yeux rivés sur sa serviette en cuir, ne bougeait pas d’un pouce. L’homme portait d’épaisses lunettes d’écaille et semblait hypnotisé par la reliure de ses actes notariés.

« Capitaine ! » cria Jason en se penchant vers la cabine de pilotage, plaquant un masque de panique convulsif sur son visage. « Capitaine, faites demi-tour ! Mon Dieu, elle a glissé ! Un trou d’air… Eleanor ! Eleanor est tombée ! »

Il hurla avec une justesse d’acteur consommé, se frappant le front contre le dossier en cuir, mimant les spasmes d’un veuf brisé par la fatalité.

Le pilote, un gaillard aux larges épaules sanglé dans un blouson de cuir sombre sans insigne apparent, ne broncha point. Il n’enclencha aucune manœuvre d’urgence. Le manche de commande demeura parfaitement stable, gardant l’appareil sur une trajectoire rectiligne, s’éloignant inexorablement du point d’impact vers les falaises abruptes de la côte.

« Vous ne m’entendez pas ? » rugit Jason, dont l’énervement commençait à percer sous le chagrin feint. « Tournez, bordel ! Envoyez un signal de détresse ! Il faut repêcher ma femme ! »

Dans l’interphone de bord, la voix du pilote grésilla, plate et métallique :

« Gardez votre ceinture attachée, monsieur Reed. Nous suivons le plan de vol. »

Le ton n’avait rien d’un appel d’urgence. Il n’y avait ni tremblement, ni hâte. Jason sentit un imperceptible picotement froid remonter le long de son échine. Il se tourna vers le prétendu notaire, Me Miller, l’homme qu’il avait lui-même sélectionné sur une obscure annonce de professionnels véreux prêts à fermer les yeux pour dix mille dollars.

« Miller, qu’est-ce qu’il fiche ? Dites-lui de virer ! »

L’homme aux lunettes d’écaille leva lentement la tête. Il n’avait plus l’air docile et craintif qui l’animait sur l’îlot lorsqu’il paraphaît les actes de donation universelle. Ses yeux d’un gris d’ardoise fixèrent Jason avec une lucidité glaciale. Sans un mot, il ouvrit sa sacoche, en sortit un paquet de cigarettes, en alluma une d’un geste mesuré malgré l’interdiction formelle de fumer à bord, et exhala une longue volute bleue qui se dissipa sous la ventilation.

« Personne ne va faire demi-tour, Jason », dit l’homme d’une voix posée, débarrassée de tout bégaiement servile. « La mer est froide, mais elle a de la mémoire. »

Jason cligna des yeux, décontenancé. « De quoi parlez-vous ? Vous êtes payé pour enregistrer le contrat et certifier l’accident, rien de plus ! Je vous donne le double si nous rentrons immédiatement officialiser le rapport auprès des garde-côtes ! »

Le passager esquissa un sourire oblique. « Tu crois encore que je suis un notaire marron trouvé sur un forum chiffré, gamin ? Tu as passé trois mois à te croire le marionnettiste d’un théâtre de vieillards. Tu devrais regarder par le hublot de tribord. »

Jason, le cœur soudain tambourinant contre ses côtes, se précipita contre la vitre droite de l’appareil.

À deux cents mètres en contrebas, fendant la brume qui s’épaississait au ras des flots, évoluait un énorme bimoteur de secours en mer, peint en orange et noir, de classe militaire. Et suspendu sous l’aéronef, un câble de treuillage remontait déjà vers la cabine ouverte une forme humaine. Ce n’était pas un corps inerte coulant vers les abysses. C’était une silhouette vêtue d’une combinaison étanche anthracite que l’on venait de sortir des eaux avec une précision chirurgicale, la robe blanche déchirée flottant autour d’elle comme une peau de mue inutile.

Jason recula, le visage blême, heurtant la carlingue. « Qu’est-ce que… C’est quoi ce bordel ? »

Le faux notaire retira ses lunettes, révélant un visage aux traits durs, marqués par des décennies d’enquêtes criminelles et d’opérations clandestines. « Eleanor Whitmore n’est pas tombée de vingt-sept ans de naïveté, Jason. Elle a bâti un empire de dix-huit milliards de dollars dans un monde où les prédateurs de ton espèce se font dévorer au petit déjeuner par des financiers sans scrupules. Tu pensais vraiment qu’un petit gigolo de bas étage avec des dettes de poker à Macao et trois faillites frauduleuses en Floride allait la cueillir comme une fleur d’automne ? »

La stupeur paralysa les membres de Jason. Son esprit refusait d’assembler les pièces du puzzle. « La femme que j’ai poussée… C’était elle ! Je l’ai touchée ! Elle riait ! »

« Tu as poussé Roxanne Vance, ancienne plongeuse de combat de la Navy, instructrice de cascade et agente de sécurité de haut niveau », répliqua l’homme en tirant sur sa cigarette. « Une perruque sur mesure en cheveux naturels tissée sur un masque thermique en latex haute densité, des coussinets sous une réplique exacte de sa robe de mariée, et un mini-déflecteur d’impact sous la poitrine. Elle a sauté au moment précis où tes mains ont touché son dos. Si tu avais été un peu moins obnubilé par ta soif d’héritage, tu aurais remarqué que son parfum ne sentait pas la lavande ancienne d’Eleanor, mais le néoprène et la graisse d’aviation. »

Un claquement sourd retentit à l’avant. Le pilote enclencha la descente. À l’horizon se dessinait la côte rocheuse, mais ce n’était pas l’héliport discret de l’hôtel de luxe où Jason avait réservé leur nuit de noces. C’était une immense propriété privée juchée sur les falaises de Cape Point, un domaine ceinturé de hauts murs de granit, hérissé d’antennes de transmission et protégé par une flotte de berlines noires immobiles le long des allées d’asphalte.