Devant moi, le docteur Evans se tenait immobile, les bras toujours en l’air, brandissant sa potence métallique comme une statue grotesque figée dans le plâtre. L’infirmière, adossée au chariot de réanimation, portait ses deux mains tremblantes à sa bouche, les yeux écarquillés d’horreur et de stupeur mêlées.
Et puis, il y avait cette femme.
La panique qui déformait ses traits quelques secondes plus tôt s’était évaporée d’un coup sec, balayée par une froideur implacable. Ses gémissements d’agonie s’étaient tus net. Elle n’était plus la future mère terrifiée, écrasée par la souffrance d’un accouchement prématuré. Son visage, encore luisant d’une sueur qui n’avait rien d’un artifice, s’était durci comme de la pierre. Ses yeux noirs, perçants, ne regardaient ni le médecin ni l’arme pointée dans la pièce. Ils fixaient la porte close derrière moi.
« Ne bougez pas d’un millimètre », dis-je d’une voix rauque, en réorientant lentement le canon de mon arme vers son torse. « Posez les mains à plat sur le matelas. Maintenant. »
Mon cœur cognait avec une violence inouïe. J’étais partagé entre un immense soulagement — celui de ne pas avoir abattu l’animal qui m’avait sauvé l’existence à Kandahar — et une brusque montée d’adrénaline pure. En quatorze ans de service militaire et policier, j’avais appris à reconnaître les signes qui ne trompent pas : cette femme n’était pas une simple mule engagée au hasard dans une ruelle de Bogota pour passer un paquet moyennant quelques billets. Sa posture, son immobilité calculée, la façon dont ses muscles s’étaient verrouillés à la seconde où son subterfuge avait éclaté trahissaient un entraînement rigoureux.
Le docteur Evans laissa lentement retomber la barre de fer, qui heurta le sol carrelé dans un tintement métallique résonnant. « Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » balbutia-t-il, la voix chevrotante.
« Sortez », ordonnai-je sans quitter la femme du regard. « Docteur, prenez votre infirmière et quittez immédiatement cette pièce. Fermez la porte derrière vous et bloquez l’accès extérieur. Prévenez la sécurité du terminal. Code noir. Faites-le maintenant ! »
Le médecin n’attendit pas qu’on lui répète l’ordre. Attrapant l’infirmière par le bras, il recula précipitamment vers le couloir, ouvrit le battant et disparut. Le verrou automatique claqua sèchement. Nous n’étions plus que trois dans la pièce étiguë baignée par la lueur blafarde des tubes fluorescents : moi, Max, et la fausse femme enceinte.
À travers la déchirure béante de la robe et le cratère déchiqueté dans la résine de silicone, les paquets apparaissaient nettement. Mais à cette distance, l’odeur qui s’en dégageait commença à frapper mes narines. Ce n’était pas l’âcreté chimique typique de la cocaïne pure, ni la lourdeur végétale de l’héroïne. C’était une odeur métallique, presque imperceptible, mêlée à une touche d’acétone et à une substance gélatineuse grisâtre visible sous l’un des blocs compacts.
Un frisson glacial me parcourut l’échine. Ce n’étaient pas des stupéfiants.
Max, qui était dressé à l’origine comme chien de détection double emploi — armes, munitions et explosifs militaires —, n’avait pas réagi à une drogue de rue. Il avait reconnu ce qu’il chassait jadis dans les ruines de la province de Helmand.
« Tu sais ce qu’il y a là-dedans, n’est-ce pas, David ? » murmura soudain la femme.
Sa voix n’avait plus rien de brisé. Elle était posée, limpide, dénuée de tout accent régional identifiable, glaciale comme une lame d’acier. Le fait qu’elle ait prononcé mon prénom me frappa comme un coup de poing à l’estomac. Mon badge d’identification était accroché à mon gilet tactique, mais son ton n’était pas celui de quelqu’un qui lisait un matricule à la hâte. C’était celui de quelqu’un qui savait exactement qui j’étais avant même de franchir les portes de l’aéroport.
« Les mains sur la tête, croisez les doigts », articulai-je avec fermeté, réajustant ma prise sur la crosse de mon arme. « Max, pas bouger. Garde. »
Le Malinois émit un grondement sourd, vibrant dans sa cage thoracique, maintenant son regard braqué sur les yeux de la suspecte. Il sentait la menace. Il percevait l’électricité statique qui saturait l’espace.
« Tu as toujours été un soldat remarquable », poursuivit-elle avec un rictus sans chaleur, sans esquisser le moindre geste pour lever les bras. « Ton dossier d’évaluation du 75e régiment de Rangers disait que ton seul défaut était une empathie excessive pour ton binôme canin. Ils avaient raison. Tu aurais pu me loger une balle dans la tête dans le terminal. Au lieu de ça, tu as laissé ton chien faire le travail sale, et tu as hésité. Tu hésites encore. »
« Ferme-la », coupai-je sèchement. J’attrapai mon émetteur radio fixé à mon épaule gauche de ma main libre sans dévier ma ligne de mire. « Poste central, ici l’agent David Vance. Urgence absolue en salle de triage 3. Suspecte sous contrôle mais situation compromise. Risque d’explosifs non conventionnels. Envoyez les démineurs et bouclez le périmètre du terminal 4 immédiatement. Évacuez les zones adjacentes. »
Le grésillement de la radio me répondit, mais aucune voix ne perça les parasites. Rien. Une tonalité morte, un hachoir d’interférences blanches.
Un brouilleur de signal.
La femme esquissa un sourire imperceptible. « Tu penses vraiment que je suis venue seule prendre un vol charter pour les vacances ? Le protocole de sécurité de cet aéroport est une passoire que nous étudions depuis dix-huit mois. Ton équipe médicale n’arrivera pas à joindre le central depuis ce couloir blindé. Et tes collègues à l’extérieur ont déjà d’autres problèmes à régler. »
Soudain, une détonation sourde, étouffée par les cloisons acoustiques mais suffisamment puissante pour faire vibrer le carrelage sous mes semelles, retentit au loin dans la structure du bâtiment. Une alarme incendie commença à hurler dans les coursives, sa sirène stridente transperçant la porte métallique de la salle.
Max dressa les oreilles, les muscles tendus comme des cordes d’acier, mais il resta immobile, fidèle à son ordre de garde.
« Qu’est-ce que tu as transporté ici ? » demandai-je en avançant d’un pas, mes pupilles réduites à deux têtes d’épingle.