Tasha sentit son rire se dessécher dans sa gorge. L’espace d’une seconde, un frisson instinctif, animal, lui traversa l’échine. Mais elle était Tasha Reed. Elle pesait près de cent kilos, régnait sur l’aile C depuis quatre ans, et elle avait bâti sa réputation sur les os brisés de celles qui avaient osé lever les yeux sur elle. Deux douzaines de femmes les encerclaient désormais dans la cour de promenade, certaines perchées sur les bancs de fer rouillé, d’autres agglutinées le long du grillage sous l’œil paresseux des gardes perchés dans les miradors à cinquante mètres de là. Reculer maintenant était impensable.
« Tu me regardes comme ça, petite chose ? » grogna Tasha en bombant son torse massif, cherchant à combler le silence pesant. « Tu veux que je te finisse ? »
Elle arma une claque large, lourde, destinée à broyer la mâchoire de cette gamine insolente et à clore le spectacle dans un éclat de rire. Le geste était prévisible, télégraphié par l’élan de son épaule.
Maya ne broncha pas jusqu’au dernier dixième de seconde.
Quand la main calleuse de Tasha fendit l’air, Maya n’esquiva pas en arrière. Elle s’engouffra à l’intérieur de la trajectoire. D’un mouvement si fluide et économique qu’il sembla presque imperceptible, son avant-bras gauche dévia la frappe à la hauteur du poignet, tandis que sa paume droite vint frapper la base de la gorge de la colosse, pile au niveau de la fossette jugulaire.
L’impact ne fit pas un grand bruit, mais le résultat fut immédiat. L’air fut violemment expulsé des poumons de Tasha dans un râle étouffé, sec comme une branche brisée. Avant même que la grande femme ne puisse enregistrer la douleur ou comprendre pourquoi son souffle s’était brutalement coupé, la silhouette menue de Maya avait pivoté avec une précision chirurgicale. Saisissant le poignet droit de Tasha à deux mains, elle verrouilla l’articulation contre sa propre hanche, abaissa son centre de gravité et utilisa la masse même de son assaillante pour faire levier.
Cent kilos de muscles et de graisse s’élevèrent du sol dans un basculement parfait avant de s’écraser lourdement sur la dalle de béton.
Le choc résonna contre les murs de la cour comme un coup de fusil.
Un cri collectif mourut dans la gorge des spectatrices. Les deux complices de Tasha restèrent pétrifiées, la bouche ouverte, le regard figé sur le corps de leur cheffe étalé dans la poussière, le souffle coupé, luttant pour aspirer une bouffée d’air qui refusait de descendre.
Tasha tenta de rouler sur le côté, grognant de rage et d’incrédulité, mais Maya ne lui laissa aucun répit. Elle posa un genou sur le plexus de la femme à terre, sans hâte, exerçant une pression mesurée qui empêchait tout mouvement sans pour autant briser les côtes. De sa main libre, Maya attrapa la mâchoire de Tasha et la força à regarder le sol, là où gisait le reste du beignet écrasé dans la crasse.
« La nourriture est précieuse ici », murmura Maya. Sa voix était si basse, si calme, qu’elle contrastait de manière terrifiante avec la violence de l’action. « Tu as gaspillé mon repas. »
« Espèce de… » siffla Tasha en crachant de la salive teintée d’écume.
L’une des complices, une grande femme efflanquée surnommée La Griffe en raison de ses ongles taillés en pointe, sembla enfin sortir de sa torpeur. Poussée par la peur panique de perdre leur statut, elle sortit de sa chaussette un tournevis aiguisé dont le manche avait été entouré de ruban adhésif noir. Elle bondit dans le dos de Maya, pointant l’acier vers la nuque de la nouvelle.
« Maya, attention ! » cria une détenue au fond du cercle.
Maya n’eut même pas besoin de se retourner entièrement. Dès le bruissement de semelle sur le gravier, elle lâcha Tasha, esquiva d’un pas latéral glissé et intercepta le bras armé au vol. D’une torsion sèche du poignet vers l’extérieur, elle provoqua une luxation nette du coude de l’agresseuse. Le craquement sinistre fit écho au cri aigu de la femme, qui lâcha immédiatement son arme artisanale. D’un revers de talon précis dans le creux du genou, Maya l’envoya mordre la poussière à côté de Tasha.
Le tournevis roula au sol. Maya posa calmement le pied dessus, l’écrasa pour immobiliser la lame, puis le ramassa avant de le glisser sous la semelle de sa chaussure pour le plier d’un coup sec contre l’angle du trottoir en béton, rendant l’arme totalement inutilisable.
Tout cela s’était déroulé en moins de dix secondes.
Le sifflet strident d’un gardien déchira l’air lourd de la cour.
« Tout le monde au sol ! À plat ventre ! Immédiatement ! »
Quatre officiers en tenue d’émeute pénétraient dans l’enclos, matraques au poing, accompagnés de deux bergers allemands aboyant furieusement. Maya ne tenta ni de fuir ni de protester. Elle recula de deux pas, s’agenouilla lentement, croisa les mains derrière la tête et fixa le sol avec la même expression docile et effacée qu’elle portait depuis son premier jour.
Lorsque le gardien-chef Hayes, un homme grisonnant au regard las et durci par vingt ans de pénitencier, arriva sur les lieux, il découvrit un tableau qu’il n’aurait jamais cru possible : Tasha Reed, la terreur du bloc ouest, gémissant au sol en tenant ses côtes froissées, sa lieutenante le bras tordu dans un angle anormal, et au milieu, la nouvelle détenue squelettique, immobile, trempée d’eau glacée de la tête aux pieds, attendant sagement d’être menottée.
« Qu’est-ce qui s’est passé ici ? » aboya Hayes en balayant la foule du regard.
Aucune détenue ne pipa mot. Même les amies de Tasha fixaient Maya avec une terreur indicible.
« Elle a glissé », lâcha simplement Maya d’une voix neutre, sans lever les yeux.
Hayes fronça les sourcils, conscient du ridicule de l’explication au vu de l’état des deux femmes à terre. Il s’approcha de Maya, la saisit par le bras pour la relever et lui passa les fers aux poignets.
« Toi, au trou. Tout de suite. »