Nora ne cilla pas. La brûlure cuisait sa pommette gauche, mais ses yeux gris, froids comme l’acier d’une baïonnette, restèrent fixés droit devant elle, sans accorder un regard à la femme dont la main tremblait encore de rage. L’uniforme de cérémonie de Nora, impeccablement ajusté avec ses galons de capitaine et la croix de la Valeur militaire épinglée sur le revers sombre, ne trahissait aucune agitation. Seul le serrement de sa mâchoire témoignait de la tempête contenue sous la surface.

À sa droite, le lieutenant-colonel Caleb fit un pas en avant, une silhouette massive et menaçante dont la main frôlait instinctivement le fourreau de son sabre de parade. Son regard d’aigle fusilla la mère de Nora avec une hostilité à peine contenue. « Madame Lambert, dit-il d’une voix basse qui porta pourtant jusqu’au fond de la galerie, vous venez de commettre un outrage intolérable dans un bâtiment sous commandement fédéral. »

Hélène Lambert ricana, un son grinçant et brisé qui détonait parmi les étoffes de soie et les dorures. Ses lèvres fardées d’un rouge agressif s’étirèrent en un rictus de mépris. Elle portait une robe hors de prix qui pendait étrangement sur ses épaules décharnées, ses yeux bordés de cernes sombres luisants d’une panique fébrile mal déguisée en arrogance aristocratique.

« Mon mari est mort il y a six jours, cracha Hélène, sans baisser d’un ton. Le général d’armée Alexandre Lambert a laissé une fortune que sa propre fille a osé séquestrer par un tour de passe-passe notarié ! Tu n’as aucun droit sur ces comptes, Nora. Pas après ce que tu lui as fait subir. Tu vas débloquer cet argent maintenant, ou je révélerai devant l’état-major tout entier ce que cache ton uniforme de héros de pacotille ! »

À l’autre bout du parterre, adossée à une colonne de marbre veiné, Sienna continuait de serrer ses deux mains contre sa bouche pour étouffer un cri d’effroi. Elle avait le visage blême d’un condamné à mort. Ses yeux écarquillés ne quittaient pas le mince dossier de cuir noir qu’Hélène serrait contre sa poitrine comme une arme chargée. Sienna savait ce qu’il contenait. Elle savait aussi que si Nora cédait, ou si le dossier s’ouvrait, la vie de dizaines d’hommes et de femmes serait balayée en quelques secondes.

Nora tourna lentement la tête vers sa mère. L’expression de la jeune femme était d’un calme terrifiant, une impassibilité forgée dans les tranchées de la province de Kandor et les salles d’interrogatoire du renseignement militaire.

« Tu as toujours eu un sens très particulier du spectacle, Mère, répondit Nora d’une voix posée, sans le moindre tremblement. Mais tu as choisi le mauvais public et, surtout, le mauvais adversaire. L’argent de mon père n’a jamais été destiné à éponger des dettes de jeu ou à financer des fuites vers des pays sans traité d’extradition. »

Le visage d’Hélène se décomposa un quart de seconde avant de se durcir à nouveau. « Insolente ! »

« Rentrez chez vous, intervint Caleb d’un ton d’acier, faisant un second pas pour s’interposer physiquement entre les deux femmes. Avant que la police militaire ne se charge de vous escorter sans ménagement. »

Hélène recula d’un pas, toisant Caleb de haut en bas avec un dégoût théâtral, puis elle pointa un doigt tremblant vers Nora. « Tu as jusqu’à minuit. Après, le pays entier saura d’où venait la gloire de ton père, et pourquoi tu as laissé mourir ton frère aîné dans les marais du Nord. »

Sur ces mots, elle tourna les talons, sa traîne de velours balayant le sol ciré, et fendit la foule pétrifiée qui s’écartait d’elle comme devant une pestiférée.

Nora demeura immobile quelques secondes, puis elle passa une main gantée de blanc sur sa joue endolorie. Un filet de sang perla sur son gant : la bague en diamant de sa mère avait entaillé la peau. Caleb se tourna vers elle, son visage buriné adouci par une inquiétude profonde.

« Tu saignes, Nora. Viens, sortons d’ici. »

« Pas avant d’avoir parlé à Sienna, murmura Nora sans détourner les yeux de la silhouette qui s’esquivait discrètement vers les portes latérales de la salle de bal. Elle sait. »

Les deux officiers quittèrent l’estrade avec une dignité glaciale, ignorant les murmures et les regards indiscrets qui les suivaient jusqu’aux lourdes portes battantes menant aux quartiers administratifs du complexe.

Le couloir était désert, éclairé par de pâles appliques en bronze. Au bout de la galerie, adossée au battant d’une porte dérobée menant aux jardins extérieurs, Sienna les attendait. La jeune femme, filleule du défunt général et archiviste au ministère de la Défense, sanglotait en silence, sa robe de soirée chiffonnée par ses tremblements compulsifs.

« Nora… je suis désolée, balbutia-t-elle dès qu’ils furent à portée de voix. Je n’ai pas pu l’arrêter. Elle a fouillé le bureau de ton père hier soir. Elle a trouvé les relevés de la Banque Centrale de Zurich et les autorisations de transfert de la division Phénix. »

Nora s’approcha, posant une main ferme sur l’épaule de la jeune fille. « Respire, Sienna. Qu’est-ce qu’elle sait exactement ? »

« Elle pense que ton père a détourné quatre-vingts millions d’euros des fonds secrets de réarmement pour son propre compte avant sa crise cardiaque, répondit Sienna d’une voix précipitée. Mais ce n’est pas le pire. Elle a trouvé le rapport de mission d’Alexandre Junior. Elle croit que les fonds devaient servir de rançon pour le racheter aux insurgés il y a trois ans, et que toi… que tu as convaincu ton père de refuser le paiement pour hériter de la réputation de la famille. »

Un grognement sourd s’échappa de la gorge de Caleb. « C’est absurde. Alexandre Junior est tombé sous le feu ennemi en couvrant l’évacuation de son peloton. Il n’a jamais été capturé vivant. »

« Hélène n’a jamais voulu l’accepter, dit Nora, le regard perdu dans les ombres du couloir. Ma mère a toujours préféré croire à une trahison intime plutôt qu’à la cruauté froide du devoir militaire. Mais il y a un détail que tu ne m’as pas dit, Sienna. Pourquoi tremblais-tu autant dans cette salle ? Ce n’était pas seulement la peur de voir le scandale éclater. »