Aucune tonalité. Une voix masculine, grave, mesurée, impeccablement posée, jaillit de l’écouteur avant même que la première seconde ne se soit écoulée.

« Madame Sterling. Nous vous localisons au trentième étage du complexe médical Saint-Jude. Votre signal de détresse de niveau un vient d’être confirmé. Parlez. »

C’était Charles Vance, le directeur des opérations de sécurité de l’empire Sterling et l’homme de confiance de mon père depuis plus de quarante ans.

« Charles, » murmurai-je, la voix rauque, altérée par la poussière d’oxyde de zinc et le sirop répandu autour de moi. « Je suis à l’aile VIP de la pharmacie centrale. J’ai Lily avec moi. Elle a quarante de fièvre, elle convulse presque. Je viens d’être agressée physiquement. J’ai plusieurs contusions et des éclats de verre plein le dos. »

Un silence d’un dixième de seconde traversa la ligne, ce genre de silence lourd qui précède les tempêtes les plus dévastatrices. À l’autre bout du fil, j’entendis le cliquetis sec de plusieurs claviers et le froissement autoritaire de dossiers que l’on ouvre.

« Votre position est verrouillée, madame. Le protocole de souveraineté est déclenché. Le docteur Martin, directeur général de l’hôpital, ainsi que le chef du service pédiatrique d’urgence montent dans votre zone par l’ascenseur de service nord. L’équipe d’intervention tactique privée boucle l’immeuble. Ne bougez pas. Nous arrivons. »

« Charles, » ajoutai-je d’une voix qui ne tremblait plus du tout, une voix si tranchante qu’elle surprit le vieil homme. « Mark est ici. Avec sa maîtresse. Ils se dirigent vers les suites de consultation obstétrique au fond du couloir. Bloquez toutes les issues. Personne ne sort de cet étage sans mon ordre direct. »

« Vos volontés sont des ordres, mademoiselle Sarah. »

L’appel coupa net.

Je restai là, assise au sol, les jambes repliées sous moi, serrant Lily contre mon cœur battant. Sa petite respiration restait saccadée, brûlante, mais ses pleurs s’étaient taris pour laisser place à de faibles geignements plaintifs. La douleur pulsait dans mon dos à chaque inspiration ; les arêtes des débris s’enfonçaient dans ma chair comme autant de rappels cuisants de ma propre faiblesse passée.

Trois ans. J’avais sacrifié trois années de mon existence à jouer la petite épouse docile, la femme discrète qui préparait le dîner chaque soir, qui portait des pulls tricotés main et des baskets ordinaires, tout cela pour flatter l’orgueil démesuré d’un cadre ambitieux qui se croyait le maître du monde parce qu’il dirigeait une division régionale de logistique. Mon père m’avait prévenue : « Un homme qui ne supporte pas l’éclat de ta lumière finira par t’enfermer dans l’obscurité pour se sentir grand. » Je ne l’avais pas écouté. J’avais voulu croire à une romance simple, épurée du poids étouffant de la dynastie Sterling, propriétaire de conglomérats industriels, de flottes maritimes et de la moitié des infrastructures de santé de cette métropole, y compris la fondation privée qui finançait chaque brique de l’hôpital Saint-Jude.

Le bruit d’un éclat de verre écrasé sous une chaussure me tira de mes pensées.

Le pharmacien en chef, l’homme au badge doré qui m’avait royalement ignorée pendant près d’une demi-heure, s’avança timidement hors de son comptoir en marbre. Il contourna prudemment les mares de liquide rouge et jaune fluo.

« Madame… vous… vous ne pouvez pas rester là, » balbutia-t-il, l’air beaucoup plus soucieux des flacons cassés que du sang qui maculait mon front. « Vous avez brisé du matériel médical d’une valeur inestimable. Ce sont des molécules importées de Suisse. La sécurité ordinaire a été appelée par monsieur Vance… enfin, par le monsieur qui était avec vous. Vous devez sortir de cette zone VIP immédiatement avant qu’on ne porte plainte pour dégradation volontaire. »

Je levai lentement les yeux vers lui.

Le sang me coulait le long de l’arcade sourcilière, mais mon regard était si pénétrant, si dépourvu de la panique d’une victime ordinaire, que l’homme s’arrêta net, pétrifié à trois pas de moi.

« Quel est votre nom ? » lui demandai-je d’un ton d’un calme sépulcral.

« Pardon ? » hoqueta-t-il.

« Votre nom. Lisez-le sur votre badge, ou je le lirai moi-même. »

« Gr-Grégoire. Grégoire Perrin. Mais écoutez, ce n’est pas le sujet, vous devez… »

« Monsieur Perrin, » dis-je en désignant du menton la prescription numérique encore active sur l’écran tactile du comptoir, « ma fille a un mois. Elle a quarante de fièvre. Vous avez passé les vingt dernières minutes à bavarder au sujet de votre week-end tout en refusant de valider un antipyrétique d’urgence pédiatrique pour une femme que vous jugiez trop mal vêtue pour votre salon. Retenez bien ce moment, monsieur Perrin. C’est la dernière minute où vous exercez la pharmacie dans cet hémisphère. »

L’homme ouvrit la bouche pour répliquer, outré, mais le son mourut dans sa gorge.

Au même instant, un bruit métallique assourdissant retentit à l’autre bout de l’atrium. Les quatre ascenseurs express réservés aux membres du conseil d’administration s’ouvrirent simultanément dans un carillon d’urgence strident. Les portes coulissantes ne s’ouvrirent pas avec leur lenteur habituelle : elles furent presque arrachées par les mains d’hommes en uniformes sombres et sans insignes, lourdement équipés de radios tactiques et de mallettes médicales scellées.

Derrière eux émergea une silhouette que tout le personnel hospitalier connaissait et redoutait : le professeur Martin, directeur exécutif de Saint-Jude, le visage cireux, ruisselant de sueur malgré l’air conditionné polaire, sa blouse blanche volant derrière lui comme les ailes d’un oiseau paniqué. À ses côtés, le docteur Éléonore Vance, directrice de l’unité néonatale de pointe, courait presque, suivie de deux infirmières poussant une couveuse mobile de réanimation de classe mondiale.

« Sarah ! » cria le professeur Martin, brisant tout protocole, la voix étranglée par une terreur absolue. « Grand Dieu… Sarah ! »

Le pharmacien Perrin recula vivement, abasourdi par l’irruption du directeur général dans son rayon. « Monsieur le directeur, cette femme a détruit la vitrine, elle… »

« Fermez-la, crétin congénital ! » rugit le vieux médecin en le repoussant d’un revers de manche si brutal que le pharmacien trébucha contre son propre comptoir.