Le juge Michel ne s’était pas contenté de renvoyer les parties à leurs avocats. Face à la violence physique déchaînée en pleine audience publique et aux révélations stupéfiantes portées par un manuscrit authentifié par un sceau notarial ancien, il avait ordonné le placement sous scellés immédiat des pièces et la rétention provisoire de Diane de Valmont.

Pourtant, dans le regard de sa belle-mère, Amélie ne lut aucun repentir, aucune résignation. Assise sur une chaise en chêne du greffe, les poignets entravés, Diane esquissa un sourire oblique, presque carnassier. Un rictus qui glaça le sang d’Amélie plus sûrement que la vue de ses ongles acérés quelques instants plus tôt.

« Tu crois que c’est fini, ma pauvre fille ? » siffla Diane, la voix rauque, presque inaudible pour les gardes mais distincte pour Amélie. « Tu crois qu’une simple lettre de bâtardise va suffire à effacer ce qui s’est réellement passé au domaine de Champrosay la nuit où ton cher Jean-Pierre a rendu l’âme ? Demande donc à ton valeureux sauveur ce qu’il faisait dans le bureau du patriarche à deux heures du matin avec une fiole de digitaline. »

À ces mots, Édouard tressaillit si violemment que sa montre à gousset tinta contre le bouton de son gilet. Amélie tourna la tête vers lui, le cœur battant à tout rompre. L’homme qui venait d’être désigné par les écrits de son enfance comme son père de sang venait de perdre la moindre trace de couleur sur son visage émacié. Ses yeux bleus, d’ordinaire si bienveillants et sereins, semblaient soudain traversés par un abîme de terreur indicible.

« Diane, taisez-vous », ordonna le juge Michel en revenant dans la pièce, accompagné de deux officiers de police judiciaire. « Vos menaces et vos provocations ne font qu’aggraver votre cas. Maître Bellanger, le notaire en charge de la succession de monsieur Jean-Pierre de Valmont, vient d’arriver au palais avec le coffret testamentaire d’origine. Nous allons en finir ici et maintenant avec cette mascarade. »

Maître Bellanger entra, un homme d’un certain âge aux lunettes rondes et à la mise impeccable, portant sous le bras une mallette de cuir noir ornée de ferrures en laiton. Mais l’expression du notaire n’avait rien du triomphe de la justice. Ses traits étaient tirés, ses mains moites lorsqu’il posa la mallette sur la table du greffier.

« Monsieur le président », commença Bellanger d’une voix mal assurée, « avant d’enregistrer formellement les dispositions finales du défunt et la lettre d’accompagnement transmise par monsieur Édouard Mercier, je suis dans l’obligation légale de verser au dossier un codicille qui m’a été remis par un tiers il y a moins de quarante-huit heures, avec interdiction formelle de l’ouvrir avant cette audience précise. »

Un silence de plomb tomba sur la pièce. Même les deux policiers parurent retenir leur souffle. Amélie sentit un vertige familier l’envahir. Rien dans cette famille n’était jamais limpide. Chaque vérité cachait un piège, chaque révélation n’était qu’un voile soulevé sur une trahison plus profonde.

« Quel tiers, Maître ? » demanda le juge d’un ton sec, fronçant ses épais sourcils.

« Une employée de maison, monsieur le président. La gouvernante personnelle de monsieur de Valmont, Marthe Leroy. Elle prétend avoir reçu ce pli cacheté directement des mains du défunt, quelques heures avant son arrêt cardiaque fatal. »

Diane laissa échapper un éclat de rire sec, hystérique, qui fit sursauter tout le monde. « Ouvre-le, Bellanger ! Ouvre-le et lis-le à voix haute ! Qu’elle sache enfin ce que son cher père pensait d’elle et de cette mascarade ! »

Le juge fit un signe de la tête. D’un geste net, le notaire brisa le cachet de cire pourpre qui scellait une enveloppe blanche immaculée. Il en déplia le contenu, parcourut les lignes des yeux et s’arrêta, visiblement ébranlé. Ses yeux glissèrent de la feuille à Amélie, puis à Édouard, avec une gravité funèbre.

« Lisez, Maître », commanda le juge Michel, sans élever la voix mais avec une autorité absolue.

« Moi, Jean-Pierre de Valmont », lut le notaire d’une voix qui tremblait légèrement, « sain de corps et d’esprit au crépuscule de mon existence, rédige cet avertissement suprême. Si ma mort survient de manière soudaine, que justice soit rendue. La lettre que possède mon vieil ami Édouard Mercier est authentique quant aux origines de ma fille bien-aimée, Amélie. Mais que nul ne s’y trompe : si Édouard produit ce document pour revendiquer ses droits moraux ou la tutelle des biens légués, c’est qu’il aura cédé au venin de la cupidité. Car Édouard ne sait pas que j’ai découvert son secret. Ce n’est pas Diane qui me tuera, bien qu’elle en nourrisse le désir chaque jour. Celui qui me regarde dépérir avec patience, celui qui verse goutte à goutte le poison de l’amertume dans mon existence depuis vingt-cinq ans, c’est l’homme à qui j’avais tout confié. »

Amélie sentit le sol se dérober sous ses pieds. Le monde autour d’elle se réduisit à ce murmure terrible qui résonnait contre les murs lambrissés du tribunal. Elle recula de deux pas, ses yeux exorbités fixant Édouard. L’homme qui venait de la protéger, l’ami fidèle de son enfance, celui qui lui apportait des poupées de porcelaine à chaque anniversaire et qui séchait ses larmes quand Diane l’enfermait dans sa chambre… que signifiaient ces mots monstrueux ?

« C’est faux ! » cria Édouard, la voix brisée par une détresse absolue, tendant les mains vers Amélie sans oser la toucher. « Amélie, je t’en conjure, ne le crois pas ! Jean-Pierre était malade, son esprit sombrait dans la paranoïa la plus totale depuis des mois ! Diane l’empoisonnait à petit feu avec ses mensonges, elle l’isolait du monde entier pour lui faire signer ces papiers ! »

« Silence ! » tonna le juge Michel, frappant le bureau avec sa paume. « Maître Bellanger, y a-t-il une suite ? »