Daniel était assis sur les marches de la terrasse, occupé à réparer la roue arrière du tricycle de Tomás, qui fêtait ses trois ans dans un mois. Le petit garçon courait après un papillon jaune, ses sandales claquant sur les dalles de pierre avec une insouciance qui semblait laver l’air de tout souvenir lourd. Moi, j’étais assise à côté de Renata, tenant simplement une serviette pliée sur mes genoux, sans parler, sans faire de bruit, attentive à ne pas imposer le moindre mouvement qui pût ressembler à une attente.

— Maman ? murmura-t-elle sans quitter la surface de l’eau des yeux.
— Oui, mon cœur.
— Est-ce que l’eau se souvient ?
La question me prit au dépourvu, comme souvent avec elle. Les enfants qui ont frôlé un abîme possèdent cette gravité singulière, une façon d’interroger la matière même des choses qui déroute les adultes ordinaires.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? demandai-je doucement.
— Est-ce que cette eau-là sait ce qui s’est passé dans l’autre ? Est-ce que c’est la même qui m’a étouffée ?
Je posai ma main sur son épaule, sentant la petite saillie osseuse de son omoplate sous le coton fin de son t-shirt.
— Non, Renata. L’eau n’a pas de mémoire, et elle n’a aucune colère. C’est juste de l’eau. Celle de la quinta appartenait à ce jour-là, et ce jour-là est mort. Celle-ci vient du tuyau de notre jardin. Elle sert à arroser nos fleurs et à rafraîchir les pieds de Tomi. Elle est à toi, si tu le décides.

Elle inspira lentement, gonflant sa cage thoracique de la manière exacte que lui avait apprise Clara, la psychologue que nous avions consultée pendant près de deux ans. Une inspiration par le nez, lente, tenue quatre secondes, puis un souffle chaud qui s’échappait entre ses lèvres entrouvertes. Elle pencha le buste en avant. Ses doigts s’agrippèrent au bord arrondi du plastique vert. Je vis ses jointures blanchir sous la pression.

Elle trempa d’abord le bout de son nez, créant une onde concentrique qui brisa le reflet du ciel. Puis, sans reprendre son souffle dans la panique, elle ferma hermétiquement les paupières et plongea tout son visage dans l’eau tiède.

Un, deux, trois, quatre secondes.

Quand elle se redressa d’un coup sec, les gouttes jaillirent de ses cils comme de minuscules étincelles transparentes. Elle ouvrit de grands yeux, les poumons avides, mais son visage n’était pas déformé par la terreur des draps mouillés d’autrefois. Elle était simplement surprise de sa propre audace. Daniel s’était arrêté de visser la roue ; il nous regardait depuis les marches, les yeux brillants, sa clé à molette suspendue dans le vide. Tomás s’arrêta net, fasciné par le spectacle de sa grande sœur ruisselante.

Renata passa le revers de sa manche sur son front, m’arracha la serviette des mains et s’essuya vigoureusement le menton en éclatant d’un rire si pur, si strident, qu’il sembla chasser pour de bon les spectres qui erraient encore dans les recoins de notre ancienne vie.

— J’ai vu le fond, maman ! cria-t-elle. Il y avait une feuille collée au fond du seau !
— Tu l’as vue, dis-je en l’attirant contre moi, sans craindre de mouiller ma propre chemise. Tu as ouvert les yeux sous l’eau.
— Pas longtemps. Mais je l’ai vue.

Ce rire-là valait chaque peso que j’avais refusé d’envoyer, chaque nuit passée à surveiller sa respiration saccadée, chaque regard accusateur que la famille Salgado avait tenté de me jeter depuis l’autre rive de notre rupture.

La rupture, précisément, s’était solidifiée avec les années comme du ciment séchant sous un soleil implacable. Après la vente forcée de la maison familiale de mes parents — cette immense bâtisse où régnait autrefois l’illusion d’une prospérité bâtie sur mes épaules —, Arturo et Teresa s’étaient installés dans un deux-pièces exigu du quartier de San José el Alto. C’était un faubourg poussiéreux, à l’extrême nord de la ville, loin des avenues bordées de frênes où ils avaient jadis étalé leur orgueil. Privés des versements réguliers qui soutenaient leur train de vie sans qu’ils aient jamais à dire merci, ils avaient dû affronter la réalité crue de leurs pensions réduites et de leurs dettes accumulées.

Quant à Verónica, sa chute avait été plus brutale encore. Privée de ma contribution mensuelle, l’agence de crédit avait saisi son véhicule quatre mois seulement après l’incident du centre aquatique d’El Pueblito. Elle avait hurlé sur le trottoir tandis que la dépanneuse emportait la berline grise dont le tapis arrière avait vu les sandales abandonnées de ma fille. Pendant deux ans, elle avait tenté d’emprunter à gauche et à droite, usant de son charme et de ses mensonges habituels auprès de cousins éloignés ou d’anciens voisins, jusqu’à ce que tout le monde finisse par comprendre ce que j’avais mis dix ans à admettre : Verónica ne remboursait jamais, et quiconque lui tendait la main se faisait dévorer le bras jusqu’au coude.

Seul Nico, son fils aîné, gardait une place dans nos cœurs. Ce garçon de onze ans qui, ce vendredi terrible, avait eu le courage de désobéir à sa mère pour m’appeler en secret depuis les vestiaires, avait grandi trop vite. Il avait quatorze ans désormais. Daniel et moi avions pris l’habitude de lui déposer discrètement des fournitures scolaires, des baskets neuves ou un peu d’argent de poche par l’intermédiaire d’un de ses professeurs de collège qui était un vieil ami d’études de Daniel. Nous ne voulions aucun contact avec Verónica, mais nous refusions que ce gosse paie le prix de l’ignominie maternelle. Nico savait que nous veillions sur lui à distance ; il nous envoyait parfois un message laconique pour nous donner ses notes d’anglais ou de mathématiques, toujours d’une politesse grave et réservée, portant en lui cette tristesse indélébile des enfants élevés par des monstres domestiques.

Un matin de mai, alors que les jacarandas commençaient à perdre leurs fleurs, je reçus un appel sur la ligne directe de mon bureau chez le fabricant de pièces industrielles. Mon numéro personnel était demeuré inaccessible pour eux, bloqué depuis des années sur tous les réseaux, mais l’annuaire d’entreprise restait public.