À l’autre bout du combiné, la voix de Riccardo Mendola résonnait avec cette gravité mesurée propre aux hommes de loi qui ont vu trop de familles se déchirer pour de l’argent.
« Francesca, si nous activons ces clauses avant l’aube, il n’y aura plus aucun retour en arrière possible. Vous en avez conscience ? »
« Riccardo, » ai-je répondu d’une voix que je ne me connaissais pas, une voix dénuée de tremblement, presque spectatrice d’elle-même, « je n’ai pas passé trente ans à me taire pour trembler le jour où j’ouvre enfin les yeux. Le penthouse du Lungarno n’a jamais été enregistré à son nom. La promesse de vente est au nom de la holding Immobiliare Stella Marina. Le compromis expire vendredi prochain. Ne signez pas la prorogation. Laissez l’option tomber d’elle-même. »
« Et pour la Versilia ? »
« La villa de Forte dei Marmi reste sous séquestre d’usufruit. J’annule la mise à disposition gratuite accordée au couple. Quant au voyage de noces… » J’ai marqué une pause en contemplant les feuillets jaunis de mon carnet. « La conciergerie privée à Lisbonne et le domaine viticole du Douro ont été réservés via mon compte d’affaires chez BNP Paribas Private. Annulez les garanties bancaires. Qu’ils paient leur propre champagne. »
« Il va vous détester, Francesca. »
« Non, Riccardo. Il me méprisait déjà quand il croyait que je n’avais rien. Désormais, il saura simplement combien lui coûte son mépris. »
J’ai raccroché à 23 h 14. Pour la première fois depuis la mort de Davide, je n’ai pas pleuré avant de m’endormir. Je suis restée assise sur la chaise en bois de noyer de la cuisine, buvant une tasse d’eau chaude avec une tranche de citron, écoutant le tic-tac pendulaire de l’horloge comtoise. Ce n’était pas de la fureur qui m’animait. La fureur est un feu de paille qui s’éteint au petit matin sous les remords. Ce qui m’habitait était une lucidité glaciale, semblable à un scalpel chirurgical qui tranche dans la chair gangrénée pour sauver ce qu’il reste d’une vie.
Toute la nuit, des éclats de rire ont dansé sous mes paupières closes. Deux cent dix-sept convives habillés de soie et de lin, riant d’une vieille femme vêtue d’un tailleur bleu marine bon marché, reléguée au fond d’une salle aux trente-deux lustres étincelants. Les lustres mêmes que j’avais loués par le biais de mon mandataire pour combler le trou béant dans le devis des Castellani. Car Camilla et Valerio Castellani, sous leurs dehors de seigneurs toscans et leurs trois hôtels huppés, étaient étranglés par les traites bancaires et les hypothèques de second rang. Tommaso l’ignorait, aveuglé par le vernis des manières florentines et l’arrogance de ceux qui confondent la surface et la substance.
Le lendemain matin, un soleil d’or pâle a envahi la cour pavée de Sesto Fiorentino. J’ai enfilé une chemise en popeline de coton propre, noué mes cheveux gris en un chignon strict et pris les transports en commun jusqu’au centre historique de Florence, refusant délibérément d’appeler le chauffeur de maître que je m’accordais parfois en secret. J’avais besoin de marcher, de sentir les pavés de ma ville natale sous mes souliers, de mesurer l’épaisseur de la réalité.
Le cabinet de Riccardo Mendola occupait le premier étage d’un palazzo de la Via de’ Tornabuoni. Lorsque la lourde porte en chêne s’est refermée derrière moi, Riccardo n’était pas seul. Son jeune associé, Lorenzo, avait déjà étalé une demi-douzaine de dossiers épais sur la table de verre.
« Bonjour, Francesca. » Riccardo m’a tendu une chaise en cuir fauve. « Voici le détail exact de vos interventions sur le mariage et sur les dotations du couple. »
Je me suis penchée sur les colonnes de chiffres. Tout y était consigné, ligne après ligne.
Soixante-dix mille euros pour les compositions florales orchestrées par le maître fleuriste de la piazza della Signoria — celles-là mêmes dont Tommaso disait que je n’avais pas payé un pétale.
Trente-quatre mille euros pour le quatuor à cordes venu spécialement de la Fenice de Venise, suivi de l’orchestre de jazz qui avait animé la fin de soirée.
La somme de quarante-cinq mille euros réglée directement au grand couturier milanais pour l’atelier de broderie de la robe de Beatrice, dont son père Valerio s’était attribué les lauriers devant les photographes de la presse locale.
Et par-dessus tout, le bail emphytéotique d’une valeur de deux millions quatre cent mille euros pour le penthouse de trois cents mètres carrés avec vue imprenable sur l’Arno et le Ponte Vecchio, où les jeunes mariés devaient poser leurs valises dès leur retour du Portugal.
« Lorenzo a contacté l’agence fiduciaire ce matin à huit heures précises, » m’a expliqué Riccardo en ajustant ses lunettes d’écaille. « Le séquestre est bloqué. Les clés du penthouse ne seront pas remises à Tommaso demain matin comme convenu. La réservation au Four Seasons de Lisbonne a été déclassée : sans la couverture de votre ligne noire, l’hôtel a exigé une carte de crédit physique à l’enregistrement. Quant à la Versilia, j’ai fait changer les serrures de la villa par notre gardien dès l’aube. »
« Et la donation résiduelle ? » ai-je demandé.
« Le virement de trois cent mille euros prévu pour alimenter le fonds de roulement de la nouvelle galerie d’art que Beatrice voulait ouvrir à San Frediano est suspendu. L’argent est de retour sur votre compte de dépôt à Lugano. »
Un silence épais a baigné le cabinet. Lorenzo me dévisageait avec un mélange d’admiration discrète et d’effroi poli. On ne voyait pas tous les jours une mère couper les vivres à son unique héritier le lendemain de ses noces.
« Qu’allez-vous faire s’il vous appelle ? » a murmuré Riccardo.
« Il m’appellera, » ai-je dit calmement. « Pas pour s’excuser. Mais pour exiger. Tommaso a été éduqué par mon silence. Il est convaincu que le monde lui doit tout parce que sa mère a toujours fait en sorte que rien ne lui manque sans jamais lui réclamer de remerciement. C’est mon erreur, Riccardo. Pas la sienne. Mais c’est à moi de la corriger. »