Mon père ne bougeait presque plus. Sa tête reposait lourdement contre mon épaule tremblante. Je sentais la trame rugueuse de son vieux pardessus râpé, imprégnée d’une odeur familière et poignante : celle du ciment séché, du tabac gris et de cette eau de Cologne bon marché à la lavande qu’il portait les dimanches de mon enfance. Ses doigts, noueux, déformés par quarante-cinq années passées à monter des murs de parpaings et à lisser des chapes de béton dans le froid mordant des hivers du Nord, serraient encore le plastique ébréché de son vieux téléphone à clapet.
— Nicolas… balbutia-t-il, un râle rauque déchirant sa poitrine qui se soulevait avec une peine effroyable. Pardonne-moi… Je ne voulais pas faire de scandale… C’est juste que… le docteur Vasseur a dit que le cœur cédait… Je voulais te voir une dernière fois avant…
— Tais-toi, papa, murmurai-je, la voix nouée par des larmes que je refusais encore de laisser couler. Tais-toi et respire. Garde tes forces.
Je pris son téléphone de ses doigts inertes. L’écran à cristaux liquides, fendu au coin supérieur, affichait une interface rudimentaire. Je déverrouillai l’appareil d’un pouce fébrile. Dans le journal des communications, la liste des appels rejetés et des numéros bloqués défilait sans fin. Quarante-sept appels en trois semaines. Tous provenaient du secrétariat de l’unité de cardiologie interventionnelle de l’hôpital Georges-Pompidou. Chaque appel avait été systématiquement dévié vers la messagerie vocale ou classé en numéro indésirable. Pire encore : sur l’application de messagerie, un échange court, effroyable, datant de dix jours auparavant, m’apparut en pleine figure. Sophie avait utilisé son propre téléphone pour envoyer un message au médecin traitant depuis le compte partagé qu’elle gérait prétendument pour « soulager la paperasse familiale » : « Monsieur Pierre Durand refuse tout acharnement thérapeutique et décline l’intervention chirurgicale programmée. Ne cherchez plus à joindre mon fiancé, nous sommes en déplacement professionnel à l’étranger. »
Un froid polaire, bien plus cruel que le vent d’automne qui courbait les allées de gravier du parc, s’empara de mes veines. Cette femme n’avait pas simplement fait preuve d’un snobisme vulgaire ; elle avait calculé méthodiquement l’agonie solitaire de l’homme qui m’avait donné la vie, afin que sa mort ne vienne pas entacher son mariage d’apparat ni retarder la signature du pacte d’actionnaires qui devait consacrer son entrée triomphale dans le grand monde des affaires.
Sophie s’avança, réajustant son étole de vison avec une moue exaspérée. Ses yeux clairs, froids comme l’ardoise d’une tombe, ne trahissaient pas l’ombre d’un remords.
— Nicolas, cesse cette comédie ridicule ! siffla-t-elle à mi-voix en jetant un coup d’œil anxieux vers les fenêtres éclairées où se découpaient les silhouettes en smoking des invités. Tu perds la tête ? Les représentants du fonds d’investissement BlackStone et de la banque Delacroix sont à l’intérieur ! Mon oncle, le ministre, vient d’arriver. Tu vas ruiner des mois de négociations pour… pour ça ? Regarde-le ! Il bave, il est sale, il sent la terre et la sueur ! Qu’est-ce que tu crois qu’ils vont penser en voyant un tel clochard à la table d’honneur ? Il a eu sa vie, il a fait son temps ! Pense à notre avenir, à notre entreprise !
— « Ça » ? répétai-je, d’une voix si basse qu’elle fit frémir l’air entre nous. « Ça », Sophie, c’est l’homme dont les articulations calcinées ont payé chaque mètre carré de l’appartement haussmannien où tu te pavanes. C’est l’homme qui a vendu la maison de ma mère, brique par brique, pour que je puisse déposer le brevet de nos processeurs écologiques. Sans lui, ton père croulerait sous les saisies d’huissiers et toi, tu serais encore en train de vendre des bijoux fantaisie dans une boutique de province en prétendant appartenir à la noblesse de robe !
Elle pâlit, la rage déformant ses traits fins.
— Si tu ne fais pas monter ce vieillard dans un taxi sur-le-champ, le mariage est annulé, Nicolas. Et mon père retirera l’apport de ses associés. Ton entreprise sera en faillite avant la clôture de la bourse lundi matin ! Tu redeviendras le fils d’ouvrier que tu n’aurais jamais dû cesser d’être !
Je ne daignai même pas lui répondre. Mes mains glissèrent sous les aisselles de mon père. Je le soulevai de terre avec une infinie précaution. Il était affreusement léger, presque immatériel, comme si la maladie avait déjà dévoré la chair vigoureuse qui portait autrefois des sacs de ciment de cinquante kilos sur ses épaules. Ses yeux s’étaient révulsés, un filet de sueur froide trempait ses tempes grises, et ses lèvres prenaient une teinte violacée inquiétante.
— Tenez bon, papa, soufflai-je en sentant son cœur battre de façon anarchique contre mes côtes. Personne ne vous manquera plus jamais de respect.
D’un coup de pied magistral, je fracassai le battant de la double porte en chêne massif de l’orangerie.
Le fracas du bois contre les butoirs en bronze résonna comme un coup de tonnerre sous la verrière haute de huit mètres. Le murmure poli des conversations feutrées, le grincement discret des archets d’un quatuor à cordes jouant du Vivaldi et le tintement des verres de cristal s’éteignirent d’un coup, plongeant la vaste salle dans un silence de cathédrale.
Quarante visages bronzés, parés de parures de diamants, de smokings impeccables et de sourires mondains figés, se tournèrent vers l’entrée. Au centre de la pièce, sous un lustre monumental de Murano, se tenait le père de Sophie, le comte Henri de Saint-Arnaud, un homme au port altier et aux tempes argentées, verre de champagne levé au milieu d’un toast interrompu, entouré de magnats de la finance, d’anciens secrétaires d’État et de journalistes économiques influents.
J’avançai d’un pas lourd et régulier sur le tapis persan d’époque, portant mon père dans mes bras. La boue du jardin et les éclaboussures de pluie laissaient une traînée sombre et humide sur la laine précieuse. Le contraste était monstrueux, presque obscène pour cette assemblée : d’un côté, le luxe opulent, l’arrogance d’une bourgeoisie décadente et parfumée ; de l’autre, un vieil ouvrier moribond dans un manteau en loques, serré contre son fils dont la chemise de soie blanche portait les marques grasses du travail manuel et les taches de sueur de l’agonie.