Morgane respirait bruyamment, la poitrine soulevée par une exaltation mauvaise, les doigts encore raides du geste qu’elle venait de commettre. Ses yeux fardés, d’un bleu acier délavé, passaient frénétiquement de ma joue marquée à la main tremblante d’Erwan. Elle n’avait pas honte ; elle mesurait simplement l’obstacle imprévu que représentait ma résistance.
— « Tu l’as cherché, vieille folle, » siffla-t-elle, la voix faussée par une nervosité soudaine. « Tu n’as pas le droit de nous jeter à la rue. Erwan est ton sang, cet endroit lui revient de droit. Tu crois qu’on va coucher à l’hôtel pendant que tu dors dans dix pièces vides ? »
Erwan, lui, avait reculé jusqu’à heurter le lourd bahut d’ébène. Il regardait sa femme avec une expression oscillant entre la stupeur et une servilité pathétique. Mon fils. Cet homme de trente-cinq ans, que j’avais porté, consolé, financé, dont j’avais payé les études de commerce à grands frais en vendant les parcelles maraîchères de mon propre père, n’était plus qu’une ombre sans vertèbres, téléguidée par le caprice d’une arriviste parée de cuir italien.
— « Morgane… tais-toi, bon sang, » balbutia-t-il enfin, la voix étranglée. « Tu as frappé ma mère… Tu ne pouvais pas faire ça… »
— « Ferme-la, Erwan ! » aboya-t-elle sans même le regarder. « Si on ne montre pas qui commande ici dès le premier jour, elle nous traitera comme des mendiants ! Regarde-la, avec son tablier de jardinage et son air de duchesse ruinée ! Tu veux qu’on aille où, hein ? Tu te rappelles ce qu’il reste sur le compte joint ? Zéro euro, Erwan ! Rien ! »
Le bruit des pneus écrasant le gravier de l’allée résonna à l’extérieur, suivi par deux claquements de portières distincts et l’écho caractéristique d’un moteur de fourgonnette de service. La gendarmerie nationale et le taxi que j’avais contactés depuis l’office, dès l’instant où j’avais vu le comportement hystérique de Morgane au portail, venaient de s’immobiliser devant le perron fleuri.
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas versé une seule larme. L’océan enseigne aux gens de la côte que les tempêtes ne se combattent pas avec des gémissements, mais avec des amarres solides et des cloisons étanches.
D’un geste d’une précision chirurgicale, j’ai posé sur le guéridon en noyer le lourd dossier cartonné orné du sceau carmin de Maître Kernevez, notaire à Saint-Servan. Mes doigts, encore noircis par la terre humide de mes massifs d’hortensias, n’ont pas tremblé d’un millimètre.
— « Vous ne ferez abattre aucune cloison, Morgane, » déclarai-je d’une voix sourde, presque feutrée, qui fit baisser d’un cran la superbe de ma belle-fille. « Et vous ne passerez même pas la nuit dans la chambre d’amis. »
La porte d’entrée s’ouvrit derrière eux. Deux silhouettes en uniforme bleu sombre barrèrent la lumière de l’après-midi, accompagnées d’un chauffeur de taxi corpulent, casquette à la main, qui regardait la scène avec une curiosité gênée. Le maréchal des logis-chef Le Guen, un homme aux tempes grises que je connaissais depuis vingt ans pour avoir siégé avec son père au comité des fêtes maritimes, franchit le seuil d’un pas mesuré.
— « Madame Morvan ? Vous nous avez appelés pour un différend familial avec risque de dégradation ? » Son regard tomba immédiatement sur les débris de faïence au sol, puis remonta vers la marque violacée, déjà enflée, qui barrait le côté gauche de mon visage. Ses sourcils épais se froncèrent instantanément. « Que s’est-il passé ici ? Vous saignez à la commissure des lèvres. »
Morgane tenta aussitôt de reprendre l’offensive, lissant d’un geste sec le revers de son manteau de cachemire.
— « Rien du tout, monsieur l’agent ! Une querelle domestique banale. Cette dame est sénile, elle a fait un malaise en heurtant la commode et elle s’est emportée contre nous parce que mon mari et moi venons habiter ici. C’est un bien familial, nous sommes chez nous ! »
— « C’est faux, » articulai-je avec une netteté glaciale.
J’ouvris le dossier notarié sous les yeux du chef Le Guen. Les pages crépitèrent sous la lumière crue du hall.
— « Voici l’acte de donation-partage et la clause de réserve d’usufruit total rédigée au décès de mon époux, il y a huit ans. Mon fils Erwan ne possède qu’une part de nue-propriété grevée d’une interdiction formelle d’aliénation et d’occupation sans mon consentement écrit. De plus, j’ai fait enregistrer ce matin même une assignation en révocation pour ingratitude grave et dilapidation de créance familiale, après avoir découvert la vente frauduleuse de Dinard. »
Le visage de Morgane vira au blanc crayeux sous son fond de teint doré.
— « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? » glapit-elle en tendant une main manucurée pour arracher le papier.
— « Ne touchez pas à ce document, madame, » intima fermement le gendarme en s’interposant de toute sa stature. Il examina rapidement les tampons officiels, puis se tourna vers son collègue, un jeune adjoint resté sur le seuil. « Thomas, fais reculer monsieur et madame sur le perron. Tout de suite. »
— « Mais maman ! » supplia Erwan, sortant enfin de sa torpeur en voyant la main gantée du jeune militaire se poser sur son avant-bras. « Maman, écoute-moi ! On n’a nulle part où aller ! L’agence immobilière de Dinard a exigé la remise des clés ce midi ! Morgane a loué le 4×4 avec notre dernière avance sur salaire, on n’a même pas de quoi payer l’essence pour retourner à Rennes ! Tu ne peux pas me jeter dehors comme un chien ! Je suis ton fils ! »
Je le fixai droit dans les yeux. Je cherchais désespérément sur ses traits les reflets de l’enfant qui courait pieds nus sur la grève du Sillon, l’adolescent studieux à qui je préparais des thermos de chocolat chaud les soirs d’examen. Tout cela avait été méthodiquement broyé par dix années d’une vie factice, de faux-semblants et d’arrogance nourris aux réseaux sociaux et aux soirées mondaines stériles de la bourgeoisie rennaise.