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L’aube sur les hauteurs de Grasse n’apportait aucune chaleur, seulement une buée grise qui rampait le long des baies vitrées de la bastide. Dans le salon aux boiseries sombres, le silence ne ressemblait pas à la quiétude provinciale ; il pesait comme le plomb avant l’orage. Sur le canapé en velours grenat, Chloé sanglotait, les épaules secouées de spasmes mesurés, les mains jointes sur ses genoux dénudés. Une ecchymose violacée barrait sa pommette gauche, fraîchement marquée, encore luisante d’une fine pellicule de sueur froide.

Debout au centre de la pièce, Julien, son mari, faisait les cent pas. Ses mâchoires se serraient si fort que les muscles de ses tempes tressautaient sous la peau pâle.…

Le salon de coiffure sentait l’ammoniaque bon marché et l’arrogance feutrée. C’était un de ces endroits cossus de la périphérie bourgeoise où le marbre au sol tente désespérément de faire oublier la médiocrité humaine qui s’y pavane. Au centre de la pièce, assise sur le fauteuil de cuir noir pivotant, ma mère tremblait imperceptiblement. Ses petites mains fripées, déformées par quarante ans d’enseignement primaire et des milliers de copies corrigées à la bougie, serraient convulsivement son vieux sac en simili-cuir râpé sur ses genoux.

Autour d’elle jonchaient sur le carrelage immaculé de lourdes mèches argentées, certaines tranchées net à un centimètre de la racine, d’autres laissées bêtement longues, ébouriffées, massacrées avec une cruauté évidente,…

La robe de satin émeraude que j’avais louée pour trois sous collait à ma peau comme une seconde couche d’angoisse. Autour de nous, le pont supérieur du yacht privé, baptisé L’Olympe des Vents, vibrait sous les vibrations feutrées d’un quatuor à cordes jouant du Vivaldi. L’élite de la côte était là, coupes de champagne millésimé à la main, conversant à voix basse avec cette politesse tranchante propre aux gens qui ne connaissent ni le froid ni le doute du lendemain.

Au centre de toute cette admiration se dressait ma demi-sœur cadette, Clara. Elle resplendissait dans une création haute couture incrustée de cristaux Swarowski, au bras d’Arthur Vance, l’héritier d’un empire…

La pierre froide du sol du vestibule lui mordait la tempe. Dans la pénombre mordorée de cette immense demeure des collines de Madrid, Elena n’entendait d’abord que le battement sourd de ses propres artères, un ressac épais qui lui brouillait la vue. À sept mois de grossesse, le moindre choc corporel résonnait comme un séisme intérieur. Sa main droite, instinctive, presque animale, s’était immédiatement plaquée sur son ventre arrondi, cherchant un sursaut, une onde, la moindre preuve que le cœur minuscule n’avait pas cessé de battre dans la tourmente.

Quelques secondes plus tôt, il y avait eu l’éclat de voix feutré mais venimeux, cette poignée de fer refermée sur son avant-bras, et ce déséquilibre calculé en haut des trois…

La pendule du vestibule égrenait ses secondes métalliques au milieu d’un silence d’enterrement. Autour de la grande table en noyer massif, les regards fuyaient le mien. Les hommes d’affaires, les notables de la ville, les partenaires de golf de mon père qui prétendaient me connaître depuis le berceau : tous s’efforçaient soudain de trouver un intérêt fascinant à la nappe de lin ou à la coupe de leurs côtelettes d’agneau.

Mon père, Charles Carter, resta planté là, à trois pas de moi, le buste raide dans son veston d’alpaga bleu nuit. Il tenait son verre de bourbon entre deux doigts…