L’agente posa une main ferme mais sans brutalité sur mon avant-bras. Son badge indiquait R. Miller. Elle avait le visage taillé par des années de service dans les terminaux, des yeux perçants et une ride profonde entre les sourcils qui ne trahissait aucune hésitation. Elle me fit signe de la suivre vers un couloir latéral, dissimulé derrière un panneau gris métallique où clignotait discrètement l’avertissement réservé au personnel autorisé.
— Ne vous retournez pas, murmura-t-elle sans élever la voix. Marchez normalement. Vous n’avez pas vos chaussures, prenez-les à la main. Suivez-moi.
Mes chaussettes glissaient sur le linoléum froid. Je serrais mes mocassins contre ma poitrine comme un bouclier ridicule. La panique montait par vagues courtes, me coupant le souffle. Deux policiers de l’autorité portuaire, vêtus d’uniformes sombres et équipés de ceinturons massifs, fermèrent le passage derrière nous dès que nous eûmes franchi la lourde porte battante. Le vacarme du terminal s’éteignit d’un coup, remplacé par le bourdonnement sourd d’une ventilation industrielle et le néon blafard d’une pièce sans fenêtre.
Au centre de la pièce, mon bagage cabine en tissu anthracite reposait sur une table en acier inoxydable. Il avait été ouvert avec soin. Le contenu que j’avais moi-même plié la veille au soir gisait étalé sur des alèses stériles : deux pulls fins en cachemire, ma trousse de toilette en velours vert, mes robes d’été achetées pour l’occasion. Mais ce n’était pas mes vêtements qui retenaient l’attention d’un troisième homme en complet gris qui se tenait debout près du mur, les bras croisés.
C’était la doublure intérieure du sac. Le tissu satiné avait été délicatement fendu au niveau du fond rigide, découvrant un compartiment secret moulé sous la poignée télescopique. À l’intérieur reposaient deux petits boîtiers enveloppés de feutre épais et fixés par un ruban adhésif noir d’électricien.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je d’une voix qui ne m’appartenait plus, rauque et étrangère. Ce n’est pas à moi. Je n’ai jamais vu ce sac sous cet angle. Michael me l’a acheté la semaine dernière pour nos voyages…
L’homme en costume fit un pas en avant. Son regard était calme, dénué de tout jugement hâtif.
— Madame Vance, je suis l’inspecteur Harris, des enquêtes fédérales des transports. Nous savons que ce n’est pas à vous. Si nous pensions que vous étiez complice, vous seriez déjà menottée sur une chaise. Ce que vous avez là n’est pas de la drogue. Ce ne sont pas non plus des explosifs.
Il fit signe à l’agente Miller, qui enfila une paire de gants en latex bleu avant de soulever délicatement l’un des paquets. Elle en retira un appareil compact, de la taille d’un paquet de cigarettes, muni d’une antenne souple et d’un minuscule affichage numérique à cristaux liquides éteint. À côté se trouvait une fiole scellée contenant un liquide ambré visqueux, soigneusement calée dans de la mousse thermique.
— C’est un relais de déclenchement barométrique modifié, continua l’inspecteur Harris d’un ton monocorde, chirurgical. Couplé à un émetteur de suivi crypté. La fiole contient une substance hautement corrosive qui, combinée à une charge thermique miniature intégrée dans la batterie du compartiment, est conçue pour provoquer une combustion spontanée lente et indétectable par les systèmes anti-incendie primaires dès que l’appareil franchit une certaine altitude ou lors de la descente. Mais ce n’était même pas censé exploser en plein vol.
Mon cœur heurtait ma poitrine avec une violence inouïe. La pièce semblait rétrécir autour de moi.
— Je ne comprends rien. Pourquoi mettre une chose pareille dans ma valise ? Nous devions aller à Las Vegas pour passer le week-end, pour tenter de reconstruire notre couple…
— Madame Vance, votre mari n’a jamais réservé de siège à bord du vol 447, lâcha l’inspecteur en sortant une feuille imprimée de son dossier. Le billet était à votre seul nom. Il a pris une réservation d’accès au terminal sous prétexte d’un vol intérieur retardé vers Denver, ce qui lui permettait d’entrer dans la zone publique des départs sans jamais monter dans un avion. Mais surtout, le système automatisé de l’aéroport a intercepté ce sac parce qu’un signal d’alerte spécifique avait été déposé il y a quarante-huit heures par une compagnie d’assurance maritime basée à Tacoma.
L’air me manquait. Les mots de Harris tombaient comme des blocs de glace. Mon esprit s’accrochait désespérément à l’image de la table du petit-déjeuner : le café fumant qu’il m’avait servi avec une délicatesse inhabituelle, la façon dont il avait beurré mon toast, ses mains qui tremblaient lorsqu’il avait posé l’enveloppe dorée devant mon assiette. « Pourquoi attendre, Claire ? Huit ans, ça se fête dignement. On mérite de tourner la page. »
La phrase entendue dans la voiture résonna alors dans mes tempes avec la force d’une déflagration.
« Vol 447. Départ à 10h30. Politique en vigueur depuis ce matin. »
Ce n’était pas un rendez-vous professionnel. Ce n’était pas un appel de sa société d’import-export de matériel nautique, dont les finances semblaient toujours au bord du gouffre depuis deux ans.
C’était une police d’assurance.
— Une assurance-vie, articulai-je avec difficulté, sentant le sang quitter mes joues.
L’agente Miller posa une chaise derrière moi et me força doucement à m’asseoir. Elle me tendit un gobelet d’eau que mes mains engourdies parvinrent à peine à saisir sans le renverser.
— Une police d’assurance voyage à clauses spéciales souscrite en ligne hier soir à 23h14, confirma Harris en s’appuyant contre la table d’acier. Trois millions et demi de dollars en cas d’accident survenu lors d’un vol commercial, avec versement immédiat au conjoint survivant en l’absence de faute intentionnelle de la victime. Si ce sac avait déclenché l’alarme au contrôle traditionnel sans nos soupçons préalables, vous auriez été arrêtée pour tentative de transport d’engins illégaux et de matières dangereuses, ou bien, si l’appareil avait fonctionné comme prévu lors d’un transit ultérieur ou à l’atterrissage dans les soutes, l’enquête aurait conclu à un problème d’équipement électronique non homologué ayant pris feu. Dans tous les cas, Michael Vance devenait l’homme éploré ou la victime indirecte d’une épouse qu’il disait instable.