« Victoria, qu’est-ce que signifie cette mascarade ? » siffla Henry en arrivant à deux mètres de moi, baissant la voix autant qu’il le pouvait pour ne pas offrir un spectacle supplémentaire aux micros des journalistes qui se tendaient déjà par-dessus les cordons de velours. « Tu as piraté le serveur de présentation ? Tu as bloqué les autorisations de transfert bancaire ? Tu réalises dans quel merdier tu es en train de nous plonger ? C’est le moment le plus important de notre carrière ! »
« De ta carrière, Henry », corrigeai-je d’une voix basse, si posée que chacun de ses mots semblait découper l’air ambiant. « Et il n’y a aucun piratage. On ne pirate pas ce que l’on possède légalement et intellectuellement. »
Kristen s’avança à son tour. Elle avait retrouvé son masque de prédatrice, mais sous la couche de fond de teint soyeux, une veine battait violemment sur sa tempe.
« Ma petite Victoria », commença-t-elle avec un venin mielleux, tentant de reprendre le dessus psychologique. « Tu traverses une crise d’hystérie compréhensible. La jalousie est un sentiment vilain mais humain. Cependant, tu commets une erreur juridique impardonnable. Henry est le directeur général de Nexus. Il a signé les protocoles d’autorisation ce matin même. Ton accord de divorce te laissera quelques millions pour sécher tes larmes dans une villa de banlieue, mais si tu bloques la liquidité de cette fusion maintenant, mes avocats vont te traîner devant la Cour suprême pour entrave criminelle aux marchés financiers. Tu seras ruinée avant d’avoir pu faire tes bagages. »
Un silence de plomb s’était installé autour de nous. Les financiers présents retenaient leur souffle, captant chaque mot de cette confrontation brutale.
Je regardai Kristen dans les yeux. Pour la première fois depuis des mois, je la voyais telle qu’elle était réellement : non pas une génie des affaires, mais une spéculatrice aux abois, dont l’empire reposait sur une montagne de dettes dissimulées derrière des campagnes de relations publiques tapageuses.
« Tu as mal lu les statuts de la société que tu pensais avaler tout cru, Kristen », répondis-je sans ciller. « Ou plutôt, Henry ne te les a jamais montrés parce qu’il était incapable de les comprendre. »
Je me tournai vers mon mari. Ses yeux erraient de droite à gauche, cherchant frénétiquement du regard un allié dans la foule. Mais les membres du conseil d’administration, sentant le vent tourner avec la précision de requins dressés, s’étaient tous prudemment retirés vers le fond du salon privé.
« Tu te souviens du contrat constitutif, Henry ? Il y a sept ans, dans notre appartement miteux de Brooklyn. Tu m’avais suppliée d’inscrire ton nom en tant que président exécutif. Tu disais que les fonds d’investissement de Sand Hill Road ne confieraient jamais quarante millions de dollars à une femme ingénieure de vingt-six ans qui refusait de porter du maquillage et de jouer les courtisanes dans leurs dîners mondains. Tu avais raison, à l’époque. Le monde était ainsi fait. Alors j’ai accepté de te donner le titre. Mais je n’ai jamais cédé la propriété. »
Je levai lentement mon téléphone.
« La clause 42-B. Tu as signé chaque avenant annuel sans jamais lire les renvois en bas de page. Tu étais trop occupé à choisir la couleur du cuir de la flotte d’entreprise. Cette clause stipule qu’en cas d’aliénation des actifs logiciels majeurs sans consentement unanime du détenteur du brevet source — c’est-à-dire moi —, la totalité des droits de vote revient instantanément au compte de dépôt originel. Ce n’est pas un blocage temporaire, Kristen. C’est une révocation de mandat. À la seconde où Henry a dit ‘Oui’ à ta proposition de mariage en public, validant ainsi la fusion de fait par un conflit d’intérêts direct et non divulgué, le système a considéré qu’il violait la clause de loyauté absolue. »
Le teint d’Henry passa du gris au cendreux.
« C’est faux… murmura-t-il, la gorge nouée. C’est impossible. Nos juristes d’entreprise auraient vu ça ! »
« Quels juristes, Henry ? Ceux que tu as engagés l’année dernière pour auditer des bilans commerciaux, ou les cabinets d’ingénierie que j’ai payés de ma propre poche pour verrouiller le code source avant même que tu n’apprennes à lacer des richelieus à mille dollars ? »
À cet instant précis, un bruit métallique retentit à l’entrée de la grande salle.
Quatre hommes en costumes sombres, portant des cordons distinctifs autour du cou et escortés par des officiers de police en uniforme, venaient de faire irruption en fendant la foule. À leur tête se tenait Marcus Ward, l’agent principal de la Division des fraudes financières de Manhattan.
Un murmure d’effroi parcourut la salle. Deux journalistes levèrent immédiatement leurs téléobjectifs, mais des agents de sécurité leur intimèrent d’éteindre leurs flashs.
« Henry Vance ? » demanda la voix sans concession de Marcus Ward en s’arrêtant au pied de l’estrade.
Henry ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa gorge semblait totalement obstruée. Il jeta un regard désespéré à Kristen, mais celle-ci, avec un réflexe animal de survie, venait déjà de faire deux pas en arrière, tentant de se désolidariser de l’homme qu’elle venait publiquement de demander en mariage dix minutes plus tôt.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ? » parvint à bégayer Henry. « C’est un malentendu. Nous sommes en plein gala caritatif et d’affaires. Mon avocat… »
« Votre avocat personnel est actuellement interrogé dans nos bureaux du district Sud, monsieur Vance », déclara Ward d’un ton sec, sortant un badge et un document officiel relié d’un sceau bleu. « Nous exécutons un mandat d’arrêt fédéral pour tentative d’initié, falsification de documents comptables et dissimulation délibérée d’actifs technologiques sous séquestre d’État. »
Kristen blêmit à son tour, perdant enfin son masque d’impénétrabilité.
« Attendez une minute ! » cria-t-elle, la voix aiguë, perçant le murmure ambiant. « Blackwood Enterprises n’a rien à voir avec ses manipulations comptables internes ! Nous n’étions qu’en phase de pourparlers d’acquisition ! Je n’ai signé aucun document définitif ce soir ! »