Le vieil officier se tourna vers deux sentinelles en faction devant la grille d’honneur.
— Soldats !
Les deux militaires se mirent aussitôt au garde-à-vous, talons claqués à l’unisson.
— À vos ordres, mon Colonel !
— Escortez cette jeune femme jusqu’au salon d’honneur du Grand Commandement. Qu’on lui apporte immédiatement l’uniforme de cérémonie numéro un, les gants blancs et le sabre de garde. Pas une seconde à perdre.
Léa balbutia, perdue :
— Mais… mon invitation… Je n’ai plus d’accès pour la tribune…
Le colonel Armand esquissa un sourire froid, presque prédateur, en jetant un regard oblique vers l’enveloppe dorée que Chloé serrait convulsivement contre son buste.
— Une invitation ? Mademoiselle, le carton doré que votre demi-sœur tient entre ses doigts n’est qu’un laissez-passer pour les rangs subalternes de la galerie nord. Il est réservé aux civils ordinaires. Vous n’avez que faire d’un tel chiffon. Suivez-moi.
Sous les yeux écarquillés d’Antoine, dont la pâleur virait à la cendre, et le visage décomposé de Valérie, Léa franchit la grille d’honneur, encadrée par deux fusiliers en tenue de parade. Chloé esquissa un pas en avant pour protester, mais un regard glacial du colonel cloua la jeune fille sur place.
— Entrez donc vous asseoir à vos places réservées, Monsieur Delmas, lâcha le colonel avec un calme redoutable. Ne manquez surtout pas le lever de rideau. Ce serait regrettable pour votre précieux cercle de relations.
L’intérieur du bâtiment principal de l’Académie contrastait violemment avec la grisaille extérieure. Les lambris de chêne lustrés renvoyaient la lumière éclatante des lustres de cristal. L’air sentait la cire d’abeille, le cuir neuf et la poudre. Guidée par les aides de camp du colonel, Léa fut menée dans une antichambre feutrée réservée à l’état-major. Une tenue d’apparat immaculée, taillée dans une serge d’une finesse incomparable, l’y attendait sur un cintre de velours pourpre. Sur les épaulettes dorées brillaient les insignes flambant neufs de sous-lieutenant.
Alors qu’elle boutonnait sa veste avec des doigts encore frémissants, le colonel Armand entra, refermant la double porte capitonnée derrière lui. Il ôta ses gants de cuir noir et s’assit face à elle, les mains croisées sur le pommeau de sa canne de parade.
— Vous devez vous poser mille questions, mon enfant, commença-t-il, la voix assourdie par les lourdes tentures.
— Pourquoi avez-vous parlé de ma mère ? demanda Léa, le cœur serré par une angoisse mêlée d’espoir. Mon père m’a toujours répété qu’elle venait d’une famille d’enseignants sans fortune, qu’elle n’avait rien laissé derrière elle…
— Votre père est un faussaire, Léa. Un parasite doublé d’un menteur.
Le vieil homme marqua une pause, laissant le poids de ses paroles s’installer dans la pièce.
— Regardez autour de vous. Où sommes-nous ? À l’Académie militaire Saint-Cyr-Vallon. Avez-vous jamais songé à l’origine de ce second nom ?
Léa fronça les sourcils.
— Une vieille famille donatrice, m’a-t-on dit en première année. Les mécènes qui ont financé la reconstruction de l’aile est après les bombardements de 1944.
— Cette famille, c’était la vôtre. Les Vallon ne finançaient pas seulement l’Académie. Ils ont fondé cette institution aux côtés des plus grands stratèges de la République. Votre grand-père maternel, le général Henri Vallon, était mon instructeur, mon mentor, et mon plus cher ami. Et Éliane, votre mère… n’était pas seulement son héritière légitime. Elle était le génie civil et logistique qui administrait l’intégralité du patrimoine foncier et financier de la fondation Vallon.
Léa en eut le vertige. La pièce sembla tanguer autour d’elle. Elle revoyait sa mère, une femme discrète, toujours vêtue de robes simples, lisant tard dans la nuit sous une petite lampe de bureau, pendant qu’Antoine dépensait sans compter en prétendant faire prospérer les affaires familiales.
— Alors pourquoi… pourquoi vivre dans cette soumission ? Pourquoi mon père a-t-il pu tout effacer ?
Le regard du colonel se durcit, devenant sombre comme la mer d’hiver.
— Votre père était un jeune cadre commercial sans le sou lorsqu’Éliane l’a rencontré. Aveuglée par un amour sincère, elle a cru en lui. Mais lorsque le vieux général est mort, Antoine Delmas a commencé à montrer son vrai visage. Il a isolé votre mère, grignotant peu à peu ses contacts, transférant des actifs par le biais de procurations douteuses. Quand votre mère est tombée malade, elle a compris trop tard le piège qui se refermait sur elle. Avant de s’éteindre dans cette clinique isolée, elle a réussi à me faire parvenir un dossier scellé.
Armand posa sur la table un étui de cuir frappé d’un cachet de cire rouge représentant un faucon aux ailes déployées : le sceau ancestral des Vallon.
— Votre père ignorait l’existence de ce testament fiduciaire. Il pensait que le patrimoine Vallon était entièrement tombé dans son escarcelle et que la mort d’Éliane soldait les comptes. Pour s’assurer qu’aucun revenant ne vienne réclamer son dû, il a fait changer votre nom civil dès que vous avez eu douze ans, prétextant une simplification administrative, et il vous a traitée comme une intruse, une fille encombrante qu’il fallait briser pour qu’elle ne prenne jamais conscience de sa force. Mais votre mère avait prévu une clause inviolable.
Léa effleura l’étui de cuir. La cire froide portait les initiales de sa mère : E. V.
— Quelle clause ? murmura-t-elle.
— L’Académie Saint-Cyr-Vallon, ses terres environnantes, les réserves financières de la fondation et le titre de propriété du manoir historique où vous avez grandi… rien de tout cela n’appartient à Antoine Delmas. Il n’en est que l’administrateur transitoire, un simple gestionnaire sous tutelle légale. Le legs stipulait qu’à l’instant précis où l’héritière directe d’Éliane Vallon recevrait l’épaulette d’officier de cette même Académie, la totalité des avoirs lui reviendrait de plein droit. Sans recours possible.