« Descendez avec quatre hommes armés. Aucune violence inutile, mais ne le laissez pas détruire ce qu’il a entre les mains. Et vous, Zamora, gardez cette femme sous surveillance constante jusqu’à ce que la police fédérale arrive. »

« Non ! » cria Verónica en tentant de se jeter vers la porte. « Vous ne pouvez pas étouffer cela ! Mauricio a des complices à l’extérieur ! Si à 21 heures précises il n’a pas envoyé de confirmation, les copies numérisées partiront vers la presse et le ministère public ! Vos fondations caritatives, vos hôpitaux privés… tout s’effondrera ! »

Don Ernesto s’arrêta sur le pas de la porte. L’homme d’affaires implacable reprit le dessus sur le père de famille affaibli.

« Qu’elles partent », murmura-t-il avec une amertume infinie. « La honte publique vaut mieux que de vivre sous le chantage d’un fantôme pendant vingt ans de plus. Mais toi, Verónica, tu finiras cette nuit dans une cellule de détention préventive pour vol aggravé, extorsion et dénonciation calomnieuse. »

Il se tourna ensuite vers moi. Devant Zamora, devant Vargas et devant son propre fils dévasté, don Ernesto Alcázar s’inclina légèrement.

« Mercedes. Je te présente mes excuses les plus profondes au nom de cette famille. Rien ne pourra effacer l’outrage que tu as subi ce soir devant nos invités. Mais je te demande de m’accompagner en bas. Toi seule connais l’agencement des accès de secours. »

J’acceptai d’un hochement de tête digne. L’heure n’était pas aux règlements de comptes sentimentaux. L’honneur de seize années de labeur irréprochable exigeait que la vérité éclate jusqu’à la dernière bribe d’ombre.

Nous descendîmes par l’escalier hélicoïdal dissimulé derrière les tapisseries des Flandres qui ornaient la galerie principale. L’atmosphère changeait à mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles de la demeure de Polanco : la fraîcheur climatisée de la salle de bal cédait le pas à une lourdeur métallique, imprégnée d’une odeur de vieux papier et de poussière séculaire.

Arrivés devant la lourde grille de sécurité du sous-sol, les hommes de Vargas prirent position, armes au poing mais pointées vers le sol. À travers les barreaux d’acier renforcé, la silhouette de Mauricio Luján apparut. L’homme avait vieilli, les cheveux clairsemés et le visage creusé de rides amères, mais son regard conservait une lueur féroce et désespérée. Dans sa main droite, il tenait le fameux bracelet d’émeraudes, dont les pierres scintillaient sous les néons de sécurité ; sous son bras gauche était coincée la chemise de maroquin bordeaux contenant les fameux documents compromettants.

« Reste où tu es, Ernesto ! » cracha Luján en apercevant le patriarche. « Fais ouvrir cette fichue grille ou je brise le sertissage de ce bijou et j’incendie ces dossiers avec le briquet que j’ai dans la poche ! »

« Tu ne brûleras rien du tout, Mauricio », répondit calmement don Ernesto en s’approchant de la grille, le visage impassible. « Ces dossiers sont ta seule monnaie d’échange, ta seule garantie de survie. Si tu y mets le feu, tu ne seras plus qu’un vulgaire cambrioleur pris en flagrant délit dans une propriété privée, sans le moindre levier pour négocier quoi que ce soit. »

Luján ricana, mais son bras trembla imperceptiblement.

« Tu te crois toujours le maître de la ville, n’est-ce pas ? Tu crois que ton argent peut tout réparer ? Regarde-toi. Ton fils est brisé, ta belle-fille est une traîtresse, et ta maison s’effondre de l’intérieur. C’est la fille de Salazar qui m’a ouvert la porte ! Tu te souviens de Salazar ? Cet imbécile que tu as poussé à la ruine pour racheter ses parts dans les cliniques ? Verónica n’est autre que sa fille cadette ! Elle a changé de nom, elle s’est infiltrée dans ta vie, et elle t’a détruit plus sûrement que n’importe quel juge d’instruction ! »

Don Ernesto ferma les yeux un instant. La révélation fit l’effet d’une déflagration sourde.

« Salazar… » souffla-t-il. « Elle est la fille de Roberto… »

« Exactement ! Et maintenant, fais ouvrir cette porte. Laisse-moi sortir par l’allée des jardins avec ce que je suis venu chercher, et je te promets que les dossiers ne paraîtront jamais dans les journaux. Garde ton empire de façade, et laisse-moi disparaître avec ce qui me revient de droit. »

Pendant que Luján hurlait ses revendications, je m’étais doucement écartée du groupe pour m’approcher du tableau de contrôle mural, situé à gauche de la volée de marches. Les yeux de tous étaient rivés sur la confrontation entre les deux anciens complices.

Sous le panneau d’acier brossé, un petit commutateur manuel commandait le système de ventilation des caves à vin adjacentes. Une idée m’était venue au moment où Luján avait menacé de mettre le feu aux papiers. Si le système d’extinction au dioxyde de carbone s’enclenchait, il suffoquerait en quelques secondes, mais le risque de détruire les preuves et de causer un décès tragique était trop grand. En revanche, le conduit de surpression du salon d’honneur passait directement derrière la grille.

D’un geste précis, sans bruit, j’abaissai le levier de vidange de surpression du circuit pneumatique de nettoyage. Un sifflement assourdissant retentit soudain au-dessus de la tête de Luján, propulsant un jet d’air comprimé et de poudre d’extincteur résiduelle directement sur son visage.

Surpris, aveuglé, l’homme lâcha un juron et porta les mains à ses yeux.

Le bracelet glissa de ses doigts et tomba avec un cliquetis cristallin sur la dalle de béton. La chemise de documents s’échappa de son étreinte.

En une fraction de seconde, Vargas actionna l’ouverture hydraulique de la grille. Les gardes se ruèrent à l’intérieur, plaquant Luján au sol avant même qu’il n’ait pu esquisser le moindre geste vers sa poche. L’homme se débattit en crachant de la poussière blanche, mais il fut rapidement maîtrisé, menotté dans le dos et relevé sans ménagement.

Je m’avançai calmement. Je me penchai, ramassai le bracelet d’émeraudes sur le sol poussiéreux, puis la chemise de documents bordeaux. J’essuyai la parure étincelante avec mon mouchoir blanc – celui-là même que l’on avait jeté sur la table comme une pièce d’accusation dérisoire.