Prasert se leva d’un bond et déverrouilla. Le docteur Anong entra, le visage fermé, livide, tenant à la main une pochette cartonnée estampillée du tampon rouge confidentiel médical. Elle ne regarda même pas Fah. Elle tendit les feuilles à Prasert.

« Les analyses métaboliques sont parfaites », annonça la pédiatre d’une voix neutre, comme anesthésiée par le choc. « L’enfant ne souffre d’aucune enzymopathie, d’aucune phénylcétonurie, rien. Le profil métabolique est d’une santé remarquable. »

Fah laissa échapper un soupir de soulagement qui se mua presque en rire. « Alors… alors pourquoi tout ce cirque ? Pourquoi cette terreur ? »

Le docteur Anong ne répondit pas. Elle baissa les yeux vers le sol.

Prasert tournait les pages du rapport de séquençage. Soudain, ses mouvements s’arrêtèrent net. Ses yeux parcoururent deux fois, trois fois la même ligne d’électrophorèse et le tableau des marqueurs microsatellites STR.

Fah vit son père blêmir. Cet homme qui avait passé quarante ans dans les salles de réanimation, qui avait vu la mort sous toutes ses formes sans jamais ciller, porta une main à son col, étouffant un haut-le-cœur.

« Papa ? » appela Fah, une sueur froide lui coulant le long de l’échine. « Dis-moi. Qu’est-ce qu’il y a ? »

Prasert ferma lentement le dossier. Ses mains tremblaient d’une rage si intense que le papier bruissait violemment dans le silence de la chambre.

« Ton n’est pas le père », dit-il d’une voix blanche.

Fah resta pétrifiée, le souffle coupé, comme si elle venait de recevoir un nouveau coup de poing en plein visage. « Quoi ? C’est impossible ! C’est absolument impossible ! Papa, je n’ai jamais touché un autre homme ! Jamais ! Je n’ai été qu’avec Ton depuis cinq ans ! C’est son enfant, j’en jurerais sur ma propre vie ! »

« Nok, écoute-moi », coupa son père en s’approchant d’elle, lui saisissant fermement les épaules pour l’ancrer au sol. « Ce n’est pas ce que tu crois. L’analyse génétique montre une concordance d’allèles paternels à 50 %. L’homme qui a conçu cet enfant partage la moitié exacte du patrimoine génétique de Ton. »

Fah ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Son cerveau refusait d’assembler les pièces de ce puzzle monstrueux.

« Ton est fils unique », balbutia-t-elle, les larmes brouillant sa vue. « Il n’a pas de frère. Ses parents… son père est mort quand il avait dix ans. Il n’a aucun frère ! »

« Pas un frère », murmura le docteur Anong depuis le fond de la pièce. « Les marqueurs du chromosome Y et la répartition des allèles dominants n’indiquent pas une fratrie. Ils indiquent une filiation ascendante directe. »

Prasert inspira profondément, chaque mot lui arrachant visiblement les entrailles. « L’homme qui est le père génétique de cet enfant… c’est le père de Ton. Ou son clone. »

Un silence de mort tomba sur la chambre 1012.

Fah sentit le monde basculer autour d’elle. Les murs blancs de la suite semblèrent vaciller. Elle se souvint. Elle se souvint de ce week-end il y a dix mois, dans la luxueuse propriété des Sirivong à Chiang Mai. Cette fête de famille où elle avait bu une coupe de champagne offerte par Wilai. La migraine soudaine, foudroyante. Le sommeil de plomb qui l’avait terrassée dans la chambre d’amis. Le réveil vaseux au petit matin, avec une sensation de brûlure diffuse et Ton qui dormait lourdement à ses côtés, lui affirmant qu’elle avait simplement trop bu.

Puis, trois semaines plus tard, l’annonce de sa grossesse inespérée après deux ans d’échecs. La joie hystérique de Wilai, qui avait immédiatement exigé de superviser chaque étape du suivi médical dans sa clinique privée. Les perfusions de vitamines imposées chaque mois. Les échographies où le médecin refusait obstinément d’imprimer les clichés détaillés sous prétexte de superstition familiale…

« Le vieux Sirivong n’est pas mort », murmura Prasert, les yeux injectés de sang. « Il y a dix ans, quand ils ont annoncé son décès foudroyant d’une crise cardiaque et procédé à une incinération précipitée à huis clos… ils ont menti. »

Avant que Fah ne puisse hurler son dégoût et sa douleur, la sonnerie stridente du téléphone fixe de la chambre retentit.

Prasert décrocha, mit sur haut-parleur.

« Prasert ? »

La voix au bout du fil n’était pas celle de Wilai. C’était une voix d’homme, éraillée, métallique, sifflante comme celle d’un insuffisant respiratoire sous oxygène permanent, mais portant encore l’intonation glaçante d’un aristocrate habitué à commander aux ministres.

Fah se figea. Cette voix… elle l’avait entendue une fois, dans les couloirs du manoir de Chiang Mai, murmurée derrière une porte capitonnée au sous-sol que Ton lui avait formellement interdit d’approcher.

« Kittisak Sirivong », cracha Prasert en serrant le combiné à s’en briser les phalanges. « Espèce de monstre. Tu es vivant. »

Un rire rauque, entrecoupé d’un râle d’encombrement bronchique, résonna dans le haut-parleur.

« Vivant… c’est un bien grand mot, mon cher docteur. Mes reins sont détruits, mes poumons sont rongés par la fibrose et ma moelle osseuse ne fabrique plus rien depuis sept ans. Mais mon cerveau fonctionne encore à merveille. Et ma dynastie ne s’éteindra pas. »

« Tu as utilisé ma fille », hurla Prasert, perdant tout son sang-froid légendaire. « Tu as drogué mon enfant pour… pour quoi ? Une greffe ? »

« Ton était stérile », articula la voix glaciale de Kittisak Sirivong sans la moindre trace de honte. « Une oreillonite sévère à l’adolescence. Incurable. Une anomalie génétique honteuse que Wilai a toujours cachée. Ton ne pouvait pas me donner d’héritier. Et ma fortune ne pouvait pas tomber entre les mains de mes cousins rapaces. Il me fallait un enfant issu de ma propre semence, précieusement cryogénisée avant mes traitements lourds. Mais surtout, il me fallait une mère au profil immunologique compatible pour éviter tout rejet chimérique lors des futurs prélèvements de cellules souches et de tissu rénal. »