Maître Salgado sortit un coupe-papier en ivoire de sa serviette en cuir. D’un geste net, précis, sans une hésitation, il fendit la partie supérieure de l’enveloppe. Il en extirpa plusieurs feuillets dactylographiés sur papier timbré, ainsi qu’une lettre manuscrite pliée en quatre et un carnet relié de toile sombre, visiblement très ancien.

Il ajusta ses lunettes, racla sa gorge et commença sa lecture.

« Je soussigné, Manuel Cárdenas de la Garza, sain de corps et d’esprit, déclare ce qui suit en guise de codicille irrévocable à mes dernières volontés.
Le testament lu précédemment n’avait d’autre fonction que de mesurer, une ultime fois, la rapacité et la noirceur de ceux qui portent mon sang légal sans en avoir jamais mérité la dignité.
Si ma fille aînée, Teresa, née de mon union sacrée et clandestine avec Isabel Morales à San Luis Potosí en mars 1968, se trouve encore sous mon toit au moment où ces lignes sont prononcées, c’est qu’elle a fait preuve de l’abnégation et de l’humilité que j’ai vainement cherchées chez mes autres enfants.
Si, au contraire, elle en a été chassée par la cruauté de Verónica ou la lâcheté de ses frères, l’ensemble des dispositions qui vont suivre s’appliqueront avec une sévérité immédiate et sans appel. »

Un hoquet étouffé s’échappa de la gorge de Felipe. Il devint aussi blanc que la nappe en lin.

« C’est impossible… » murmura-t-il en fixant le plafond. « Papa n’aurait jamais… »

« Taisez-vous et laissez-le lire ! » cria Verónica, bien que son propre visage eût perdu toute couleur, semblable à un masque de cire mortuaire.

Salgado poursuivit, sa voix résonnant avec la clarté tranchante d’un verdict de cour d’assises :

« En 1967, j’ai épousé en premières noces Isabel Morales devant un prêtre et deux témoins, loin de la tyrannie de mon propre père qui m’imposait une alliance d’argent avec la famille d’Elvira Garza, la mère de Verónica, Felipe et Andrés. Quand Isabel tomba enceinte de Teresa, mon père découvrit notre mariage secret. Il menaça de détruire la famille d’Isabel, de faire emprisonner son frère pour un vol inventé de toutes pièces et de me déshériter totalement. J’ai été un lâche. J’ai cédé à la terreur de la misère. J’ai accepté de répudier moralement Isabel, de faire disparaître les bans du registre paroissial grâce à des pots-de-vin ecclésiastiques, et d’épouser Elvira.
Mais je n’ai jamais pu obtenir l’annulation canonique légale. Aux yeux de Dieu et des lois civiles fondamentales de cette république avant les falsifications d’actes, mon seul et unique mariage légitime fut celui contracté avec Isabel Morales. »

L’avocat posa la feuille et prit le petit carnet à couverture de toile.

« Les documents prouvant la validité du premier mariage, les certificats de naissance originaux enregistrés sous le sceau de l’État de Coahuila, ainsi que les aveux sous serment des témoins de l’époque ont été authentifiés la semaine dernière par les autorités judiciaires compétentes. Teresa Morales n’est pas une enfant naturelle. Elle est l’aînée d’un mariage jamais dissous. Par conséquent, le mariage subséquent de Don Manuel avec Elvira Garza relève, au regard strict de la loi successorale applicable aux biens acquis antérieurement, de la nullité juridique pour bigamie frauduleuse. »

« C’est un mensonge ! » hurla Verónica en se levant d’un bond, renversant son verre d’eau qui inonda le dossier de ses papiers d’héritage. « Tu mens, Salgado ! Tu as fabriqué ces faux avec elle ! Tu crois que je ne sais pas comment fonctionne la justice dans ce pays ? Je vais te faire radier du barreau ! Je vais vous traîner tous les deux en prison jusqu’à ce que vous creviez ! »

« Calmez-vous, Madame, » répliqua Salgado sans élever la voix, un éclair d’acier dans le regard. « Don Manuel savait exactement quelles seraient vos réactions. C’est pourquoi il n’a pas seulement rédigé un acte de reconnaissance de paternité. Il a restructuré la totalité des actifs de la Holding Cárdenas & Associés. »

L’homme de loi reprit la lecture du testament :

« En vertu des pouvoirs extraordinaires que je me suis réservés jusqu’à mon dernier souffle sur les actions préférentielles de classe A de l’ensemble de mes sociétés, je révoque toute nomination antérieure à la présidence ou à la direction exécutive.
J’institue Teresa Cárdenas Morales comme légataire universelle de la quotité disponible ainsi que de la totalité des parts de contrôle du groupe industriel — représentant cinquante et un pour cent du capital avec droit de vote exclusif.
La résidence principale sise au domaine Los Eucaliptos, ainsi que les comptes bancaires suisses et les réserves d’or détenues à Monterrey, lui reviennent en pleine propriété, sans condition de partage. »

L’air sembla manquer dans la pièce. Je sentis mes genoux se dérober et je dus m’appuyer contre le chambranle en bois de la porte pour ne pas m’effondrer. Cinquante et un pour cent. La maison. L’empire. Neuf cents millions de pesos.

Moi.

La femme qui, deux heures plus tôt, pelait des oignons dans l’arrière-cuisine avec des mains rêches et s’inquiétait de savoir comment payer l’inscription universitaire de sa fille Lucía pour le semestre prochain.

« Quant à mes enfants Verónica, Felipe et Andrés, » continua l’avocat avec une lenteur calculée, « la part de réserve qui leur revient de droit strict par la loi sera amputée des sommes considérables qu’ils ont détournées ou reçues à titre d’avances sur héritage au cours des dix dernières années. Le cabinet d’audit Gómez & Mansour a dressé le bilan exact de leurs créances envers la holding.
Verónica me doit quarante-deux millions de pesos au titre des renflouements successifs de sa marque de haute couture en faillite.
Felipe doit soixante-huit millions liés à ses spéculations immobilières frauduleuses à Cancún.
Andrés doit vingt-cinq millions de dettes de jeu et d’emprunts non garantis.
Si ces créances ne sont pas régularisées auprès de la nouvelle administratrice générale dans un délai de soixante jours suivant l’ouverture de la succession, leurs parts résiduelles seront intégralement saisies et transférées au patrimoine personnel de Teresa. »