« Mais tu ne l’as pas fait », dis-je d’une voix d’un calme absolu qui fit taire ses gémissements. « Tu as regardé tes souliers. Tu as attendu qu’elle me brise, comme elle brisait tout ce qui refusait de ramper devant elle. »

« Je t’aime, Clara ! Pense à notre bébé ! C’est ma fille aussi ! On peut tout recommencer, loin d’eux, loin de mes parents, loin de tout ça ! On peut partir à l’autre bout du monde… »

« Notre bébé n’a pas de père », le coupai-je sèchement. « La loi reconnaîtra ce que tu es : un complice passif d’une tentative d’infanticide. Maître Chenier a déjà rédigé la déchéance totale de tes droits parentaux, ainsi que la convention de divorce par consentement mutuel avec renonciation expresse et irrévocable à toute pension, toute compensation et tout droit de visite. »

L’avocat posa le document et un stylo plume en argent sur la petite table d’appoint, puis la fit glisser jusqu’à la hauteur du visage de Mateo.

Mateo regarda le papier, tremblant de tout son corps.

« Si je signe… qu’est-ce que je deviens ? Ma mère va aller en prison, mon père est fichu, nous n’avons plus de toit… »

« Tu deviens exactement ce que tu as toujours été sans l’argent de ta famille », répondit Victoria d’une voix coupante comme un couperet. « Un rien du tout. Tu vas trouver un travail payé au salaire minimum, tu vas vivre dans une chambre de bonne, et chaque matin en te rasant, tu te souviendras que le jour où tu as laissé ta mère frapper ta femme enceinte, tu as signé la mort de ton avenir. Signe. Maintenant. »

Les gardes du corps firent un pas imperceptible en avant. La tension dans la pièce devint presque suffocante.

Mateo saisit le stylo d’une main fiévreuse. Il signa au bas de chaque page, les larmes brouillant l’encre noire. Quand il eut terminé, il releva des yeux suppliants vers moi, espérant sans doute une lueur de pitié, un dernier résidu de la jeune fille naïve qu’il avait épousée.

Je ne lui offris qu’un regard vide. Un mur d’acier.

« Sortez-le », dis-je simplement.

Les deux gardes le relevèrent par les aisselles et le traînèrent hors de la pièce sans ménagement. La porte se referma lourdement sur ses supplications qui s’éteignirent rapidement dans le long couloir de la clinique.

Je fermai les yeux un instant. Une vague d’épuisement me submergea, mais c’était un épuisement libérateur, le soulagement immense de celui qui vient enfin de déposer un fardeau porté trop longtemps.

Victoria s’approcha lentement de mon lit. Pour la première fois, ses doigts effleurèrent doucement le dessus de ma main. C’était un contact hésitant, presque timide, tellement en contraste avec la force destructrice dont elle venait de faire preuve.

« Tu as été parfaite », murmura-t-elle.

« Je n’ai pas fait ça pour me venger », répondis-je en ouvrant les yeux pour plonger mon regard dans le sien. « J’ai fait ça pour elle. Pour qu’elle ne vive jamais dans la peur. »

« Je sais », dit Victoria avec un sourire teinté d’une infinie tristesse. « C’est pour cette raison exacte que je suis partie il y a dix-sept ans. Et c’est pour cette raison que je suis revenue. »

Je serrai ses doigts entre les miens. Sa peau était chaude, ferme, vivante. Il y avait encore tant de choses à réparer entre nous, tant d’années de silence à combler, tant de questions qui exigeraient des réponses longues et douloureuses. Mais pour la première fois de ma vie, je n’étais plus seule.

Le cauchemar des De La Torre était réduit en cendres. La suite de ma vie commençait ici, entre les mains d’une mère qui avait bravé les ténèbres pour me retrouver et le souffle paisible de mon enfant qui attendait de voir le jour.