Sophie se leva calmement. Elle ne consulta aucune de ses notes théâtrales. Elle ajusta simplement le micro fixé à la tribune et planta son regard dans celui de Patricia.
« Monsieur le président, la comédie a assez duré. Avant d’aborder les demandes financières exorbitantes de la partie adverse, nous sollicitons l’autorisation exceptionnelle de verser au dossier trois pièces matérielles obtenues dans le cadre de l’information judiciaire ouverte hier matin pour séquestration, tentative d’empoisonnement avec préméditation, violences aggravées sur mineurs de moins de quinze ans et subornation de témoin. »
Un murmure stupéfait parcourut les bancs du public. L’avocat de Patricia se leva brusquement, protestant avec véhémence :
« Objections ! C’est une manœuvre dilatoire inadmissible ! Aucune pièce n’a été communiquée selon les délais requis ! »
« Les pièces ont été transmises directement par le parquet général il y a une heure », répliqua froidement le juge en ordonnant à Von Berg de s’asseoir. « Le tribunal autorise la diffusion des scellés numériques numérotés A-12 et B-4. »
Les lumières de la salle d’audience furent tamisées. Le silence se fit si profond qu’on entendait le tic-tac de l’horloge murale.
Soudain, la voix métallique mais d’une netteté parfaite de Patricia jaillit des haut-parleurs du tribunal.
« Halt den Mund… Si tu refuses d’obéir, je vous jette tous les deux sur le trottoir dans le blizzard… Cette maison est à moi désormais… »
Puis retentit le bruit sourd et révoltant d’une gifle, immédiatement suivi des hurlements perçants et terrorisés d’Ava réclamant sa mère décédée.
Dans la salle, un murmure d’horreur s’éleva. Les amies de Patricia assises au premier rang s’écartèrent instinctivement les unes des autres, leurs visages se décomposant sous le choc de la vérité.
Patricia blêmit instantanément. Le fard de son visage sembla se craqueler. Ses mains commencèrent à trembler de manière incontrôlable.
La diffusion continua sans pitié. Le passage audio concernant le docteur Becker résonna dans chaque recoin de la pièce : « L’ordonnance pour les somnifères pédiatriques fera son effet… Quand Arthur demandera le divorce, le juge conclura qu’elle est déséquilibrée et me confiera l’administration fiduciaire de tout son héritage… Vous aurez votre pourcentage… »
Quand l’enregistrement s’arrêta, un silence de mort régnait dans la salle.
Maître Von Berg resta figé, les yeux écarquillés, regardant sa cliente comme s’il venait de découvrir un serpent venimeux assis à ses côtés. Il rangea lentement ses dossiers sans prononcer un seul mot de contestation. Son rôle d’avocat venait de s’effondrer devant l’évidence d’un crime flagrant.
Le juge ne quitta pas Patricia des yeux. Son visage exprimait un dégoût absolu, teinté d’une froideur implacable.
« Madame », dit le magistrat d’une voix qui fit trembler les murs du tribunal. « Le docteur Karl Becker a été interpellé par la police judiciaire il y a deux heures à son cabinet. Il a d’ores et déjà fait des aveux complets quant à la fabrication des faux certificats et à la délivrance illégale de sédatifs à haute dose destinés à des enfants en bas âge en échange de rémunérations occultes. »
Patricia se leva brusquement, chancelante, cherchant une porte de sortie du regard.
« Ce… ce sont des faux ! Des montages numériques ! » cria-t-elle, sa voix se muant en un cri d’orfraie hystérique qui dévoilait enfin sa véritable nature devant l’ensemble des témoins. « Il a tout fabriqué pour me détruire ! C’est un complot ! Vous ne pouvez pas me faire ça ! »
La porte arrière de la salle d’audience s’ouvrit alors avec fracas. Quatre officiers de police en uniforme, accompagnés d’un capitaine de la brigade criminelle, s’avancèrent d’un pas ferme dans l’allée centrale.
« Patricia Meyer », déclara le capitaine en sortant une paire de menottes en acier. « Par mandat d’arrêt du juge d’instruction, je vous place en état d’arrestation pour séquestration de mineurs avec actes de torture et de barbarie, empoisonnement avec préméditation et escroquerie en bande organisée. »
Sous les flashs soudains de journalistes qui venaient de forcer l’entrée du prétoire, les policiers lui saisirent les poignets. Patricia se débattit avec violence, insultant les officiers, le juge, mon avocate et moi-même, la bave aux lèvres, révélant aux yeux du monde entier le monstre qui s’était si longtemps caché sous les oripeaux d’une sainte. Ses cris hystériques continuèrent de résonner dans les couloirs du palais de justice bien après que la lourde porte battante se fut refermée derrière elle.
Le juge se rassit, respira profondément, puis lut la décision d’urgence.
Sans surprise, la garde exclusive et immédiate de mes enfants me fut restituée, avec annulation totale de toute ordonnance d’éloignement. La saisie conservatoire de l’ensemble des biens et des comptes de Patricia fut prononcée pour garantir les réparations futures dues au préjudice subi par les petits.
Je quittai le tribunal sans accorder le moindre regard aux journalistes qui se pressaient sur les marches du perron. Les titres sensationnels, les scandales de la haute société, les condamnations à venir… Rien de tout cela ne comptait. La seule chose qui existait à cet instant précis était le centre d’accueil où m’attendaient Ava et Lucas.
Quand j’arrivai dans le pavillon de l’institution, le directeur, informé par le procureur des minutes de l’audience, m’accueillit avec un profond respect silencieux et m’ouvrit immédiatement la porte du jardin thérapeutique.
Ava et Lucas étaient assis sur un banc sous les premiers rayons d’un timide soleil de printemps qui perçait à travers les branches nues des tilleuls. Dès que le bruissement de mes pas se fit entendre sur les graviers, Ava tourna la tête.
Ses yeux marron s’agrandirent. Lucas lâcha le petit camion en plastique avec lequel il jouait.
Je n’eus pas besoin de parler. J’ouvris grand mes bras et tombai à genoux sur l’herbe humide.
Ava poussa un cri d’une pureté absolue, un cri où ne subsistait plus aucune trace de peur, et s’élança de toutes ses forces vers moi, entraînant son petit frère par la main. Ils se jetèrent contre ma poitrine avec une fougue désespérée. Je les soulevai tous les deux, les serrant contre mon cœur à en perdre le souffle, enfouissant mon visage dans leurs cheveux encore fins, baigné par leurs larmes et les miennes.