Philippe la regarda, les yeux écarquillés par un mélange de dégoût indicible et de chagrin pur. « Lucas ne savait même pas qui nous étions, Claire. Il ne connaissait ni mon nom, ni ma fortune, ni la table où nous étions assis. Mais toi… tu savais parfaitement que j’avais rendez-vous avec mon cardiologue la semaine dernière pour un simple souffle au cœur. Tu savais que tout le monde aurait cru à un infarctus massif. »

Le capitaine fit signe à son adjoint de passer les menottes à Claire. Les cliquetis de l’acier résonnèrent dans le salon comme le point final d’une existence dorée.

« Fouillez son sac », ordonna Vasseur.

Claire se débattit violemment, hurlant qu’on violait son intimité, mais la technicienne saisit le sac de cuir d’autruche avec des pincettes. Elle en vida le contenu sur une nappe blanche propre : un poudrier, des clés, deux rouges à lèvres, un étui à cartes… et dissimulé au fond d’une doublure zippée, un minuscule flacon compte-gouttes en verre ambré, vide mais portant encore des traces d’humidité microscopiques sur la pipette.

« Le réactif confirmera s’il s’agit du même liquide que sur la viande », nota la policière en plaçant le flacon dans un sachet scellé pour pièces à conviction. « Mais au vu de la coloration du bouchon, il n’y a guère de place pour le doute. »

Claire s’effondra sur une chaise, les cheveux défaits, le maquillage coulant sur ses joues blêmes. Les yeux rivés au sol, elle cessa de crier. Ses épaules s’affaissèrent, révélant la coquille vide d’une femme que Philippe ne reconnaissait plus du tout.

« Pourquoi, Claire ? » murmura Philippe, s’approchant d’elle, sa voix se brisant sous le poids de la trahison. « Nous avions tout. Tu n’avais qu’à demander le divorce. Je t’aurais laissé la maison, une rente, tout ce que tu voulais. Pourquoi me tuer ? »

Claire releva lentement la tête. Son regard n’était plus celui de l’épouse complice des débuts, ni même celui de la bourgeoise effrayée. C’était un regard noir, incandescent d’une haine rance et méticuleusement nourrie dans le secret des apparences.

« Demander le divorce ? » cracha-t-elle avec un ricanement mauvais qui lui déforma les traits. « Tu crois vraiment que j’allais me contenter des miettes que tes avocats d’affaires m’auraient consenties selon notre contrat de mariage ? Le contrat de séparation de biens que ton cher père m’avait obligée à signer il y a quinze ans ? ‘Pour protéger le patrimoine familial’, disait-il ! Tu m’as toujours considérée comme une parure, Philippe. Une hôtesse élégante pour tes galas, un trophée à montrer lors de tes inaugurations. Mais l’argent, le vrai pouvoir, les parts de l’entreprise, tout restait verrouillé dans tes holdings. Si tu divorçais, je perdais tout. Tandis que si tu mourais de causes naturelles… ton testament d’il y a trois mois me désignait légataire universelle de l’intégralité de tes biens personnels et de tes assurances-vie. Soixante-dix millions d’euros, Philippe. »

Elle eut un rire saccadé, presque dément, avant de poursuivre d’une voix plus âpre :

« Et je n’étais pas seule. Tu pensais que tes voyages d’affaires à Genève et Tokyo me laissaient seule et sage dans notre hôtel particulier ? Laurent savait exactement comment monter les sociétés écrans au Luxembourg pour liquider tes actifs dès que le certificat de décès serait signé. »

Philippe sentit un second coup de poignard s’enfoncer dans son cœur. « Laurent ? Mon directeur financier ? »

« Tu as été si aveugle », persifla-t-elle en secouant ses mèches blondes. « Laurent gérait ton argent, mais c’est moi qu’il servait. Il m’a fourni la teinture végétale. C’était sans douleur, disait-il. Une simple défaillance du myocarde pendant la digestion. Sans ce maudit bâtard qui a surgi de nulle part pour hurler au scandale, tu serais déjà en train d’agoniser sur le sol de ce salon, et demain matin, je serais la veuve inconsolable la plus riche de Paris. »

Le capitaine Vasseur empoigna fermement Claire par le bras pour la forcer à se lever. « Emmenez-la au commissariat central. Et envoyez immédiatement deux patrouilles cueillir ce dénommé Laurent Mercier à son domicile avant qu’il ne tente de fuir le pays. »

Claire fut escortée hors du salon. En traversant la salle principale du restaurant, sous les regards médusés des serveurs et des clients médusés par les éclats de voix et les menottes scintillantes, elle ne jeta pas un seul regard en arrière. Pour elle, le rideau venait de tomber sur la pièce de théâtre de toute une vie.

Philippe resta seul dans la pièce avec le capitaine Vasseur pendant quelques minutes. Ses mains tremblaient d’une rage impuissante et d’un soulagement amer. Il regarda l’assiette empoisonnée, ce morceau de bœuf qui aurait dû sceller son trépas. Un vertige le saisit. Il avait passé son existence à se méfier de ses rivaux en affaires, à décortiquer des contrats de fusion-acquisition au millimètre près, à déjouer les pièges financiers les plus retors, sans jamais voir que le poison le plus fatal dormait chaque nuit dans son propre lit.

Soudain, une pensée fulgurante traversa son esprit : Lucas.

Philippe s’essuya le visage d’un revers de manche et quitta le salon d’un pas déterminé. Il traversa le hall d’entrée baigné d’une agitation sourde et gagna l’office de service où les vigiles avaient installé le jeune garçon.

Lucas était assis sur un tabouret en inox, une assiette de pâtes chaudes posée devant lui sur une table de découpe. Il tenait sa fourchette sans oser manger, le regard inquiet braqué sur la porte battante. Lorsqu’il vit Philippe entrer, le gamin se leva d’un bond, prêt à s’excuser une nouvelle fois ou à fuir s’il le fallait.

Philippe s’arrêta devant lui. Sans prêter attention à la graisse qui maculait la veste de Lucas ni à la poussière sur ses chaussures trouées, l’homme d’affaires posa deux mains solides sur les frêles épaules de l’adolescent.