— Tu as raison. Je ne comprends pas comment l’homme que j’ai défendu pendant onze ans a pu me voler en me regardant tous les soirs dans les yeux.
Il s’est levé.
— Voler ? Fais attention aux mots que tu emploies.
— C’est justement pour ça qu’Élodie est là.
Son visage s’est contracté.
— Tu vas vraiment détruire notre mariage pour de l’argent ?
Cette phrase m’a fait mal.
Une partie de moi se souvenait encore de l’homme qui m’attendait sous la pluie devant mon premier bureau avec deux cafés.
Celui qui avait repeint les murs avec moi quand je n’avais pas les moyens de payer quelqu’un.
Celui qui, au début, me répétait :
— Un jour, ton entreprise sera immense. Et je serai fier de dire que j’étais là quand personne n’y croyait.
J’avais cru qu’il était fier de moi.
Je comprenais maintenant qu’à un moment que je n’avais même pas vu arriver, ma réussite était devenue quelque chose auquel il estimait avoir droit.
J’ai regardé l’homme devant moi.
— Non, Julien. Ce n’est pas l’argent qui détruit notre mariage. C’est ce que tu t’es autorisé à faire parce que tu pensais que je resterais quoi qu’il arrive.
Geneviève s’est mise à pleurer.
— Camille, je te rembourserai.
— Avec quoi ?
Elle a ouvert la bouche, puis l’a refermée.
Je savais que l’appartement avait absorbé presque toutes ses économies.
C’était précisément pour cela que le sixième document existait : une demande formelle de restitution des sommes dont elle avait bénéficié, avec la possibilité d’engager une procédure civile si aucun accord sérieux n’était trouvé.
Geneviève s’est laissée tomber sur une chaise.
— Je vais devoir vendre.
Je n’ai pas répondu.
Je ne voulais pas les voir souffrir.
Je voulais simplement qu’ils assument enfin les conséquences de ce qu’ils avaient fait.
Julien a cherché des alliés autour de la table.
Son frère a baissé les yeux.
Sa tante a murmuré :
— Julien… si ce qu’elle dit est vrai…
— Évidemment que ce n’est pas vrai !
J’ai ouvert le rapport à la dernière section.
— L’autorisation du 9 mai a été validée à 23 h 14 depuis ton ordinateur professionnel. Ton badge a enregistré ton entrée dans les locaux à 22 h 51. L’authentification a utilisé le téléphone professionnel qui t’était attribué.
Il n’a plus bougé.
— Et tout a été conservé.
— Tu me surveillais ?
— Non. J’ai vérifié après avoir découvert que 184 000 euros avaient disparu.
Il s’est tourné vers Élodie.
— Et vous comptez faire quoi ? Appeler la police ?
Elle m’a regardée.
Cette décision m’appartenait encore.
J’avais passé trois nuits à y penser.
J’avais voulu croire qu’un divorce et un remboursement suffiraient.
Puis j’avais revu les trois validations faites sous mon identité.
J’avais imaginé ce qui se serait passé si je n’avais rien découvert.
Combien aurait-il pris ensuite ?
Cent mille ?
Deux cent mille ?
À quel moment aurait-il arrêté ?
Ou aurait-il simplement continué jusqu’au jour où mon entreprise aurait dû répondre de décisions que je n’avais jamais prises ?
J’ai sorti un dernier document de mon sac.
Celui-là n’était pas sur la table au début.
Une copie de la plainte préparée avec mon avocate, accompagnée des pièces destinées aux autorités compétentes.
— Camille…
Sa voix avait changé.
Plus d’arrogance.
Plus de mépris.
— On peut régler ça entre nous.
Pendant onze ans, j’avais été la femme qui réparait tout.
Les anniversaires gâchés.
Les humiliations de sa mère.
Ses crises.
Ses mensonges.
Je réparais jusqu’à ne plus savoir ce qui, en moi, avait été cassé.
Cette fois, j’ai dit :
— Non.
Élodie m’a demandé doucement :
— Tu confirmes ?
J’ai regardé Julien.
— Oui.
Il a repoussé sa chaise.
— Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
— Tu veux vraiment dresser la liste ce soir ?
Il n’a pas répondu.
Je lui ai demandé de quitter la maison pour la nuit et de ne pas revenir sans que les choses soient organisées par l’intermédiaire de nos avocats.
Il a refusé d’abord.
Puis son frère a proposé de l’héberger et Élodie lui a rappelé qu’il n’avait aucun intérêt à aggraver la situation.
Julien a pris une veste et quelques affaires.
En passant près de moi, il s’est arrêté.
— Tu vas regretter ça.
Quelques heures plus tôt, cette phrase m’aurait glacée.
Cette fois, je l’ai regardé droit dans les yeux.
— Non. Ce que je regrette, c’est d’avoir attendu aussi longtemps.
Il est parti.
Geneviève est restée à ma table encore quelques minutes.
Elle avait l’air soudain beaucoup plus vieille.
Avant de partir, elle m’a demandé :
— Est-ce qu’il y a quelque chose que je puisse faire pour que tu ne m’entraînes pas là-dedans ?
— Dire la vérité quand on vous la demandera.
Elle a baissé les yeux.
— Et l’appartement ?
— Tu verras ça avec les avocats.
Elle est partie sans me dire au revoir.
Quand la porte s’est refermée, le silence m’a frappée.
J’ai regardé mes vêtements tachés.
Mes mains ont commencé à trembler.
Pas avant.
À ce moment-là seulement.
Je me suis assise par terre contre le mur et j’ai pleuré.
Pas parce que je voulais que Julien revienne.
Je pleurais les onze années que je venais enfin de regarder sans excuses.
Je pleurais toutes les fois où j’avais pensé :
Ce n’est pas si grave.
Il est stressé.
Geneviève est simplement difficile.
Tous les couples traversent des périodes compliquées.
À force de diminuer chaque incident séparément, je n’avais jamais regardé l’ensemble.
Élodie s’est assise à côté de moi.
Au bout d’un moment, j’ai murmuré :
— Je me sens idiote.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant tout paraît évident.
Elle m’a répondu :
— Maintenant, tu connais la fin. C’est toujours plus facile de relire une histoire quand on connaît la fin.
Les semaines suivantes ont été épuisantes.
L’entreprise a lancé un audit complet.
Nous avons découvert quelques dépenses supplémentaires, mais rien qui changeait la nature de ce que nous savions déjà.