Alors j’ai dit :
— Continue.
La première feuille était un procès-verbal d’assemblée de notre société.
Je l’ai reconnu immédiatement.
Sauf que cette assemblée n’avait jamais eu lieu.
Le document affirmait que j’avais approuvé une opération qui aurait augmenté la participation de Thomas dans l’entreprise.
Assez pour me faire perdre le contrôle majoritaire que Michel et moi avions toujours voulu conserver entre mes mains.
Tout en bas,
il y avait encore ma signature.
Fausse.
J’ai levé les yeux vers Thomas.
— Tu voulais prendre la société.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
J’ai ri.
Pas parce que c’était drôle.
Parce que j’étais arrivée au point où cette phrase était devenue absurde.
— Alors qu’est-ce que je dois croire ?
— Je voulais la protéger.
— De qui ?
Il a hésité.
— De toi.
Cette fois,
même Camille l’a regardé comme s’il était fou.
Thomas a passé ses mains sur son visage.
— Maman, tu ne voulais plus prendre de risques. Tu refusais tout. Tu bloquais les investissements. Tu étais toujours en train de dire : “Michel n’aurait pas fait ça, Michel aurait attendu…”
— Parce que ton père connaissait cette entreprise.
— Moi aussi !
— Alors pourquoi avais-tu besoin de falsifier ma signature ?
Il s’est tu.
Je me suis penchée vers lui.
— Réponds-moi.
— Parce que tu aurais dit non.
Voilà.
Trois secondes de silence.
Et tout était là.
Je n’avais plus besoin d’explication.
— Exactement.
Ma voix était presque calme.
— Je t’aurais dit non.
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
— Et tu savais que mon non avait de la valeur. Alors tu as décidé de le supprimer.
Thomas s’est assis.
Il ne ressemblait plus à quelqu’un qui se défendait.
Il ressemblait à quelqu’un qui venait enfin d’entendre ce qu’il avait fait.
Camille s’est mise à pleurer.
Elle ne pleurait pas pour moi.
Pas encore.
Elle regardait surtout sa propre vie s’effondrer.
— Et la maison ? a-t-elle demandé.
Thomas n’a pas répondu.
Sophie a sorti le dernier document.
— Nous avons retrouvé un projet de procuration permettant à Thomas d’engager certaines démarches patrimoniales au nom d’Élise.
Je n’ai pas compris tout de suite.
— Quelles démarches ?
Sophie m’a regardée.
— Notamment utiliser la maison comme garantie dans le cadre d’un financement.
J’ai cru que je n’avais pas bien entendu.
— Ma maison ?
— Le projet n’a pas abouti.
— Mais il existait.
— Oui.
Je me suis tournée vers Thomas.
Il ne me regardait plus.
Je me suis levée si vite que ma chaise a raclé le sol.
— Tu étais prêt à mettre la maison de ton père en garantie ?
— Je cherchais une solution !
— Une solution à quoi ?
Je pointais les relevés.
— Aux trous créés par l’argent que vous sortiez de l’entreprise ?
— Ce n’était pas comme ça !
— Alors comment ?
Il a frappé la table.
— J’essayais de construire quelque chose !
— Avec quoi ?
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
— Avec mon argent ?
— Mes parts ?
— Ma signature ?
— Ma maison ?
Ma voix tremblait.
— Qu’est-ce qu’il te restait encore à prendre pour que ce soit enfin “quelque chose à toi” ?
Thomas a baissé la tête.
Camille, elle, s’est assise lentement.
Puis elle a murmuré :
— Tu m’avais dit que ta mère voulait nous laisser la maison.
Je me suis tournée vers elle.
— Quoi ?
Camille avait le mascara qui coulait sous les yeux.
— Il m’a dit que vous aviez prévu de lui transmettre la maison plus tard.
Thomas a soufflé :
— Camille, ferme-la.
Elle s’est tournée vers lui.
— Non.
Puis elle m’a regardée.
— C’est pour ça que j’ai… que j’ai commencé à parler comme ça.
Je sentais ma colère revenir.
— Comme quoi ?
Elle a avalé difficilement.
— Comme si la maison allait devenir la nôtre.
— Tu veux dire quand tu disais à tes amis que tu abattrait ma cloison ?
Elle a baissé les yeux.
— Oui.
— Quand tu as changé mes rideaux ?
Silence.
— Quand tu as fait repeindre la chambre de Michel ?
Elle s’est mise à pleurer plus fort.
— Je pensais que Thomas vous avait parlé.
Je l’ai regardée longuement.
Puis j’ai demandé :
— Et quand tu utilisais l’argent de l’entreprise ?
Elle s’est raidie.
Voilà la différence.
Pour la maison,
elle pouvait encore dire qu’on lui avait menti.
Pour l’argent,
son visage a changé.
Sophie l’a vu elle aussi.
— Camille, a-t-elle dit, les dépenses de MCT Conseil ne correspondent pas uniquement à des sommes versées sur instruction de Thomas.
Camille n’a rien dit.
— Il y a également des factures signées par vous.
Elle a essuyé ses joues.
— Thomas m’a dit de les faire.
— Pour quelles prestations ?
Silence.
— Camille ?
— Je ne sais pas.
Je me suis sentie glacée.
— Tu ne sais pas pour quoi ton entreprise facturait la mienne ?
Elle s’est défendue immédiatement.
— Il m’avait dit qu’il fallait créer des justificatifs !
— Des justificatifs de quoi ?
— Je ne sais pas !
— Mais tu les as signés.
Elle a éclaté :
— Oui !
Puis plus doucement :
— Oui.
Je n’ai rien répondu.
Pendant longtemps,
j’avais imaginé le moment où je les confronterais.
Dans mes nuits d’insomnie, j’avais préparé des phrases.
Des discours.
Des reproches.
Finalement,
je n’avais besoin de rien.
Ils se détruisaient avec leurs propres réponses.
Camille a quitté la maison cet après-midi-là.
Pas parce que je l’ai mise dehors sur-le-champ.
Sophie avait été très claire sur les procédures à respecter.
Mais Camille a pris deux valises et est partie chez sa sœur.
Thomas a voulu rester dans l’aile d’amis.
Je lui ai dit :
— Trente jours.
Il a fermé les yeux.
— Maman…
— Trente jours.
— Je n’ai nulle part où aller.
Cette phrase m’a presque brisée.