Le bruit lourd et régulier de pas résonna sur le plancher ciré du corridor. Des pas lents, déterminés, sans la moindre hésitation.

Une lueur vacillante apparut dans l’embrasure de la porte. Richard Hale se tenait là, éclairé par le faisceau d’une lampe torche qu’il tenait de la main gauche. Dans sa main droite, abaissée le long de sa cuisse, un revolver de calibre moyen reflétait sinistrement les lueurs de la tempête.

Son visage n’était plus celui du patriarche respectable ni du chef d’entreprise influent. C’était le visage dévasté d’un prédateur aux abois, dont le masque d’hypocrisie venait d’être arraché par les racines.

PARTIE 4 — L’AFFRONTEMENT SOUS L’ORAGE

« Je savais que cette traînée finirait par t’amener ici, » murmura Richard d’une voix sourde, presque intime, qui résonna dans la bibliothèque avec un froid mortel.

« Père, pose cette arme, » dit Lucas en avançant lentement, les bras légèrement écartés pour faire rempart de son corps. « C’est terminé. Tu as perdu. La police est en route. Le juge d’instruction a déjà été prévenu par le père de Madeline. »

Richard eut un rire sec, bref et dénué de toute humanité.

« Le juge Miller ? Il est couché sur mon carnet de chèques depuis vingt ans, petit imbécile. Personne ne franchira les grilles de ce domaine avant que je n’aie réglé ce différend familial. »

Ses yeux fous se posèrent sur le coupe-papier et la clé USB posés sur la table d’acajou.

« Evelyn… Toujours aussi sentimentale, toujours aussi vertueuse. Elle croyait pouvoir détruire en un jour ce que j’avais mis quarante ans à bâtir avec mon sang et mes mensonges. Elle n’a pas compris que dans ce monde, la pureté est une maladie dont on meurt. »

« Tu l’as assassinée ! » hurla Lucas, brisant le calme oppressant. « Tu as empoisonné ta propre femme ! »

« Elle est morte d’un accident thérapeutique ! » répliqua le père avec une violence soudaine qui fit trembler le faisceau de sa torche. « Une erreur de dosage par un médecin très coopératif qui a pu s’acheter une villa aux Baléares grâce à ma générosité ! Elle ne souffrait pas, Lucas. Elle dormait. Elle a cessé de respirer, c’est tout. Elle ne menaçait plus notre nom ! »

Madeline, cachée dans l’ombre derrière Lucas, sentit ses ongles s’enfoncer dans les paumes de ses mains au point de faire jaillir le sang. La folie de cet homme était absolue, glacée, méthodique. Elle comprit à cet instant précis que Richard Hale n’avait aucune intention de laisser qui que ce soit sortir vivant de ce manoir. Un triple homicide, maquillé en drame passionnel — le jeune marié découvrant la vérité, tuant sa maîtresse et sa femme avant de retourner l’arme contre lui — était une mise en scène macabre que l’influence et l’argent de Richard pourraient sans doute faire avaler à des enquêteurs complaisants.

« Et Serena ? » demanda Madeline, faisant un pas sur le côté pour défier le monstre du regard. « Qu’alliez-vous faire d’elle ? Et de votre propre enfant ? »

Richard tourna le faisceau aveuglant de la lampe directement sur le visage de la jeune mariée.

« Vous auriez dû être une épouse docile, Madeline. Vous aviez l’éducation parfaite, la discrétion nécessaire pour porter notre nom. Mais vous avez laissé votre orgueil tout gâcher sur cette pelouse. Quant à elle… » Le regard du vieillard glissa vers Serena avec un dégoût viscéral. « Elle n’était qu’un accident de parcours. Une bouche de trop à nourrir et à faire taire. Cet enfant ne verra jamais le jour. »

Le canon de l’arme se leva lentement, pointé droit vers la poitrine de Serena.

« Non ! » rugit Lucas.

Il se jeta en avant au moment précis où une détonation assourdissante déchira l’air confiné de la bibliothèque.

L’éclair de poudre illumina la pièce d’une lueur jaune vif. La balle heurta le grand meuble d’acajou dans une gerbe d’échardes. Lucas percuta violemment son père à la taille, projetant l’homme d’affaires contre les étagères de chêne massif. Des dizaines d’ouvrages anciens s’abattirent sur eux dans un fracas étouffé.

La torche roula sur le tapis, éclairant la scène d’un angle rasant.

Les deux hommes se battaient au sol dans un corps-à-corps acharné. Malgré son âge, Richard conservait une force brutale, décuplée par la panique et l’instinct de survie. Sa main serrait toujours la crosse de l’arme.

« Madeline, la clé ! Prends la clé et sors ! » hurla Lucas alors qu’une droite de son père lui ouvrait la pommette.

Madeline ne s’enfuit pas.
La soumission, la peur, le souci des convenances qui avaient régi toute son existence et préparé ce mariage bourgeois venaient de disparaître à jamais.

Elle attrapa la lourde carafe en cristal qui trônait sur le chariot de bar près du fauteuil.
D’un geste précis, guidée par une fureur pure, elle s’élança vers les deux hommes au sol.

Au moment où Richard réussissait à dégager son bras pour pointer le canon contre la tempe de son fils, Madeline abattit la carafe de tout son poids sur le crâne du patriarche.

Le cristal éclata dans un tintement sec. Richard poussa un grognement étouffé, ses yeux révulsèrent et son corps bascula lourdement sur le flanc, inerte, laissant échapper l’arme à feu sur le parquet ciré.

Lucas rampa sur le sol, crachant un filet de sang, la chemise de cérémonie en lambeaux. Il saisit immédiatement le revolver et en vida le chargeur d’un geste machinal, jetant les cartouches au loin sous les meubles pour écarter tout danger.

Serena, adossée au mur, glissa lentement jusqu’au sol, sanglotant de soulagement en serrant son ventre à deux mains.

Au dehors, le hurlement strident des sirènes de police se fit enfin entendre, perçant le fracas du tonnerre. Des faisceaux lumineux bleu et rouge balayèrent la façade austère du manoir à travers les rideaux entrouverts.

PARTIE 5 — LE CHÂTIMENT ET LA TERRE BRÛLÉE

L’aube se leva sur une lumière blafarde et sans chaleur.