— Non, Gabriel, rectifia-t-elle calmement en s’accroupissant à leur hauteur. Il allait nous tuer, ou plutôt, il allait vous laisser porter le chapeau de mon meurtre pendant qu’il maquillait la scène. Mais vous oubliez une chose fondamentale.

Elle se redressa et, d’un geste sec, appuya sur un boîtier de communication qu’elle tenait cachée dans sa paume.

Soudain, un grésillement retira le silence de la passerelle, suivi d’une voix claire et haut-parlée :— Enregistrement en cours, horodaté et certifié conforme par l’officier de navigation et les services de sécurité maritime.

Gabriel écarquilla les yeux. Le yacht n’était pas isolé. L’équipage n’était pas une poignée de mercenaires recrutés par Victor. C’était une unité spéciale d’investigation privée, mandatée par Élise elle-même dès les premiers doutes, reliée en direct par satellite avec les autorités françaises et Interpol.

Du pont inférieur surgirent soudain quatre hommes en uniformes tactiques, armés et parfaitement entraînés. En une fraction de seconde, Victor fut relevé brutalement et menotté, tandis que deux agents encerclaient Gabriel, le maintenant à genoux sur le métal glacé.

— Comment… comment avez-vous su ? gémit Victor, totalement brisé, tandis qu’on le poussait vers l’intérieur du navire.

Élise le regarda s’éloigner avant de répondre :
— Parce que mon père ne m’a pas seulement appris à ne pas faire confiance à une seule personne. Il m’a appris à poser des pièges là où les traîtres s’attendent le moins à les trouver. Vous avez voulu jouer avec l’empire Beaumont, vous avez sous-estimé la seule personne qui tenait les véritables ficelles.

Les gardes emmenèrent Victor dans les profondeurs du yacht, le condamnant à une cellule de détention improvisée en attendant l’accostage dans le port norvégien le plus proche, où la police internationale les attendait de pied ferme.

Restés seuls sur le pont balayé par les rafales arctiques, Élise regarda Gabriel, qui tremblait de froid et de terreur.

— Et pour vous, Gabriel ? demanda-t-elle doucement, s’approchant de lui. Qu’est-ce qu’on fait de vous ?

— Élise… je t’en supplie… Je n’ai pas été jusqu’au bout. Je n’ai pas pu te faire de mal. Je… je t’aime vraiment, mentit-il éperdument, l’espoir fou de sauver sa peau.

Élise éclata d’un rire sec, dépourvu de la moindre once de chaleur.

— Vous aimez l’argent, Gabriel. Vous n’avez jamais aimé rien d’autre. Et c’est précisément ce qui va vous détruire.

Elle fit un signe de tête aux gardes.

— Emmenez-le dans la cabine de soute. Confisquez son téléphone, ses papiers, tout. Il restera enfermé jusqu’à ce que nous touchions la terre ferme. Là-bas, il retrouvera les tribunaux français, les accusations de complot, de tentative d’assassinat et de détournement de fonds. Vous allez passer le reste de votre vie derrière les barreaux à méditer sur la valeur d’une fortune que vous ne toucherez jamais.

Alors qu’on le relevait pour l’entraîner vers l’obscurité de la cale, Gabriel poussa un cri de rage et de désespoir, ses supplications se noyant rapidement dans le vacarme assourdissant du vent polaire.

PARTIE 4 — LA RÈGLE D’OR DE L’EMPIRE

Six mois plus tard, à Paris.

Le soleil de fin d’automne baignait de lumière dorée les immenses baies vitrées du siège social du groupe Beaumont, dominant les Champs-Élysées. À l’intérieur du bureau présidentiel, le silence n’était troublé que par le bruissement feutré des dossiers et le tic-tac discret d’une ancienne pendule en marbre ayant appartenu au fondateur de l’empire.

Élise Beaumont était assise derrière le massif bureau en acajou. Elle portait un tailleur noir impeccable, symbole absolu de son autorité retrouvée.

Le procès de Gabriel Morel et de Victor Vance avait été l’événement médiatique de l’année. La presse économique, qui s’était extasiée autrefois sur leur « histoire d’amour inattendue », se délectait désormais des moindres détails de leur machination déjouée. Les enregistrements satellites, les copies de virements et les aveux glaçants de Victor avaient fait la une de tous les journaux. Gabriel purgeait actuellement une lourde peine de réclusion criminelle dans une prison de haute sécurité, sans espoir de sortie avant de longues décennies. Victor, quant à lui, avait vu sa réputation totalement anéantie, sa carrière détruite et ses biens saisis par la justice pour réparer les préjudices financiers causés au groupe.

Un léger coup frappa à la porte.

— Entrez, dit Élise d’une voix claire.

La porte s’ouvrit pour laisser place à la nouvelle directrice juridique du groupe, une femme brillante et intègre qu’Élise avait personnellement recrutée pour remplacer l’ancien clan de Victor.

— Madame Beaumont, les derniers documents concernant la restructuration des filiales internationales sont prêts pour votre signature. Tout est audité, vérifié et parfaitement sécurisé. Aucun risque de faille interne.

Élise esquissa un sourire discret, le genre de sourire confiant et serein qu’elle n’affichait qu’en privé.

— Excellent. Merci, Hélène. Vous pouvez laisser les dossiers sur le bureau. Je les examinerai avant la réunion du conseil d’administration de cet après-midi.

Une fois seule, Élise se leva et s’approcha de la grande fenêtre. Elle regarda la foule grouiller en contrebas, les voitures filer le long de l’avenue, les passants inconscients des drames qui se nouent parfois derrière les façades luxueuses des puissants.

Elle repensa à cette nuit glaciale sur le yacht, au vent de l’Arctique qui avait failli tout emporter, et surtout, aux leçons de son père.

Dans un monde où les hommes cupides croyaient pouvoir acheter l’amour, manipuler les héritières et s’emparer des fortunes par la ruse et la trahison, elle avait prouvé qu’elle n’était pas la proie qu’ils imaginaient. Elle n’était pas non plus un simple pion sur l’échiquier des hommes d’affaires véreux.

Elle était la reine. Et sur son échiquier, personne ne pouvait tricher sans perdre sa tête.

Élise ouvrit le tiroir secret de son bureau, en sortit l’exemplaire original du testament de son père, et parcourut une dernière fois la fameuse clause secrète, celle que Gabriel avait si ardemment convoitée sans jamais vraiment la comprendre.

Au bas de la page, l’écriture élégante et ferme de son père rappelait la règle d’or de la famille Beaumont :