Camille a dû s’asseoir.

« Elle voulait qu’on puisse m’enlever le bébé ? »

Je me suis agenouillé devant elle.

« Elle voulait pouvoir te présenter comme vulnérable. Mais vouloir quelque chose et pouvoir l’obtenir sont deux choses différentes. »

Elle m’a regardé.

« Elle aurait essayé. »

« Oui. »

À 16 h 10, Renaud a lui-même appelé notre avocat.

Il voulait parler.

Il avait compris que Geneviève allait probablement tout lui faire porter.

Il a fourni les messages, les paiements et les demandes qu’il avait refusées.

Ce qu’il avait fait restait grave.

Il avait accepté de participer à des rendez-vous arrangés.

Il avait laissé croire à Geneviève qu’il la suivrait jusqu’au bout.

Mais il n’avait jamais signé le faux certificat qu’elle attendait.

À 17 h 35, Mathieu est arrivé à l’appartement.

Camille s’est levée brusquement.

Je lui ai demandé :

« Tu veux qu’il entre ? »

Elle a hésité.

Puis elle a hoché la tête.

Mon frère est entré sans son sourire habituel.

Il avait l’air d’avoir vieilli de dix ans depuis le matin.

« Je suppose que tu sais. »

« Assieds-toi. »

« Adrien… »

« Assieds-toi. »

Il l’a fait.

Camille est restée debout.

« Pourquoi tu me filmais ? »

Mathieu a regardé ses mains.

« Parce que maman me l’avait demandé. »

« Pourquoi ? »

« Elle voulait des vidéos où tu semblais instable. »

Camille a blêmi.

« Instable ? J’étais à genoux et elle m’humiliait. »

« Je sais. »

« Et tu riais. »

Il n’a pas répondu.

Camille s’est avancée.

« Tu riais, Mathieu. »

Il a fermé les yeux.

« Parce que j’étais lâche. »

Le silence est tombé.

Il ne cherchait même plus d’excuse.

« Je pensais que si je faisais ce qu’elle voulait, elle me laisserait ma part dans l’entreprise. »

J’ai senti la colère revenir.

« Voilà donc le prix. »

Il m’a regardé.

« Ne fais pas comme si tu étais meilleur que nous tous. Tu as passé quinze ans à nous laisser croire que tu n’étais personne tout en construisant ton propre royaume derrière notre dos. »

« Et ça justifie Camille ? »

« Non. »

Sa réponse est tombée immédiatement.

« Rien ne justifie ce qu’on lui a fait. »

Il sortit une clé USB de sa poche.

« Tout est là. »

Geneviève avait commencé son plan presque onze mois auparavant.

Elle avait découvert que plusieurs actifs de l’entreprise familiale risquaient de lui échapper si je continuais à restructurer mes participations.

Elle avait alors décidé de me pousser à reprendre officiellement le contrôle de certaines sociétés.

Puis de provoquer une enquête financière grâce à des documents falsifiés.

Elle espérait que, sous pression, je signerais une délégation lui donnant le pouvoir de « sauver » l’entreprise.

Camille était devenue un problème lorsqu’elle avait commencé à poser des questions.

Alors ma mère avait créé un second scénario.

Faire passer mon épouse pour fragile.

M’isoler.

Nous opposer.

Et, en dernier recours, utiliser notre futur enfant comme moyen de pression.

Je regardais les documents lorsque Mathieu a dit :

« Il y a autre chose. »

Je me suis figé.

« Quoi ? »

« Le compte principal qui devait recevoir l’argent cette nuit n’est pas au nom de maman. »

« Au nom de qui ? »

Il me regarda.

« Du mien. »

Camille inspira brusquement.

Mathieu secoua la tête.

« Je ne le savais pas avant hier. Elle comptait me désigner comme responsable si tout échouait. »

Voilà pourquoi il avait commencé à parler à Camille.

Pas par courage.

Par peur.

Geneviève avait préparé plusieurs sorties.

Et à chacune, quelqu’un d’autre devait tomber à sa place.

À 20 h 40, nous sommes retournés à la maison.

Avec deux avocats.

Un commissaire de justice mandaté pour constater certains éléments.

Et Mathieu.

Ma mère nous attendait dans le salon.

Même fauteuil.

Même tailleur blanc.

Mais plus aucun sourire.

« Tu amènes maintenant des étrangers chez moi ? »

J’ai répondu :

« Chez moi. »

Elle a ri.

« Tu veux jouer sur les mots ? »

L’un des avocats posa un dossier devant elle.

« Madame Valmont, plusieurs mesures conservatoires ont été demandées concernant les comptes et documents faisant l’objet de contestations. »

Pour la première fois, Geneviève a réellement perdu contenance.

« Qu’avez-vous fait ? »

Je me suis assis en face d’elle.

« Exactement ce que tu m’as appris à faire depuis toujours. »

Elle me fixa.

« Vérifier avant de signer. »

Mathieu posa la clé USB sur la table.

Ma mère le regarda.

Son visage se transforma.

« Toi ? »

Il ne répondit pas.

« Après tout ce que j’ai fait pour toi ? »

Mathieu eut un petit rire.

« Tu avais mis le compte final à mon nom. »

Silence.

Elle comprit.

« C’était temporaire. »

« Non. C’était pratique. Si ça tournait mal, j’étais le coupable idéal. »

« Tu es mon fils. »

« Exactement. »

Geneviève regarda Camille.

Et ce fut sa dernière erreur.

« Tout ça à cause d’elle. »

Je me suis levé.

« Non. »

Ma voix était calme.

« Tout ça à cause de toi. »

Elle pointa Camille du doigt.

« Avant son arrivée, cette famille fonctionnait. »

Camille répondit enfin :

« Non. Avant mon arrivée, personne ne disait rien. »

Ma mère ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Camille s’approcha de la table.

« Vous m’avez fait croire pendant des mois que j’étais faible. Vous avez essayé de me faire douter de mon mari, de moi-même, de ma capacité à devenir mère. »

Elle tremblait.

Mais elle ne baissa pas les yeux.

« Vous ne me reverrez plus jamais seule. Vous ne serez jamais seule avec notre enfant. Et vous ne déciderez plus rien dans notre vie. »

Geneviève me regarda.

« Adrien, tu vas laisser cette femme m’interdire de voir mon petit-enfant ? »

« Ce n’est pas elle qui te l’interdit. »